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j'y suis allé sur la droite de l'écran j m (sur chanson de marins )
"tout sur hugues et margot"
je constat
Par lucasjl, le 19.06.2013
en effet mon cher jean-louis, long est le chemin qui mène à la vérité,
sur hugues et margot...
n éanmoi
Par leschansonsdejm, le 18.06.2013
c'est joliment bien dit nous en avons qu'un seul de papa
Par pouchain, le 18.06.2013
mais où ,et comment trouver cette vérité sur "hugues" et "margot"...
m 'en voilà assoiffé !
les vérités de j
Par lucasjl, le 18.06.2013
revenons un instant sur les pensées de deux grands philosophes...
jean-louis a écrit, un peu dubitatif :
Par leschansonsdejm, le 18.06.2013
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Date de création : 24.01.2011
Dernière mise à jour :
18.06.2013
565articles
LES VIEILLES
Voilà un titre presque laid, bien péjoratif… Et pourtant, ce petit livre de Pascale Gautier est plein de fraîcheur, d’humour. Il nous ferait presque nous réconcilier, pour nous-mêmes, avec le lourd fardeau de la vieillesse qui se fait déjà sentir ou qui, de toutes façons, nous attend.
Les « vieilles » de Pascale Gautier sont malicieuses, authentiques. Elles regardent ce qui reste de leur vie sans illusions. Le récit pourrait être triste, démoralisant. C’est tout le contraire. Du début à la fin, nous sourions. Et ce n’est pas si souvent qu’un livre nous amuse. Rien que pour cette raison, il mérite d’être lu, de préférence au soleil.
Cerise sur le gâteau, il a reçu le prix Renaudot Poche 2012.
Ci-dessous, un extrait donnant une idée du ton général.
***
La Peugeot 305 noir brillant astiquée du matin prend le chemin qui conduit à la maison familiale. Elle se rembrunit et se tasse contre la vitre. Paul klaxonne pour prévenir sa tribu. C’est à croire que la tribu n’attendait que ça. Aussitôt sa femme sa fille l’ami de sa fille son fils apparaissent. On dirait ces marionnettes qui, mues par un ressort, bondissent hors de leur boîte et vous sautent au visage. Leur visage à eux, par contre, semble bloqué sur un rictus qui veut peut-être dire bienvenue. Elle soupire. On dirait des lapins.
« Que dis-tu, maman ? demande Paul.
- Des lapins, on dirait des lapins.
- Ecoute, essaie d’être aimable ! Ca commence à bien faire ! Les lapins, comme tu dis, te reçoivent et sont souriants, eux !
- Si tu le dis.
- Je le dis ! Effectivement !
- Je ferais mieux de me taire.
- Ce serait une très bonne idée ! »
Elle le regarde soudain et il sent deux balles noires heurter son front, fracasser l’os, traverser le cerveau, sortir de l’autre côté de son crâne.
«Bon, on y va.
- Allons-y. »
Françoise ouvre la portière côté belle-mère.
« Bonjour, Mamoune ! Comment allez-vous ?
- Bonjour, Mamoune ! » s’exclame le chœur des lapins au fond de la scène.
Elle tend son sac, on le lui prend, elle tend son foulard, on le lui prend, elle s’extirpe péniblement et manque perdre l’équilibre. Les lapins, alertes, se précipitent. Elle les repousse.
« Je ne suis pas encore handicapée !
- On voulait juste vous aider, réplique Françoise.
- Je n’ai besoin de personne », dit-elle en se dirigeant vers la porte d’entrée.
C’est une jolie maison en béton qui résonne entourée de jolies maisons en béton qui résonnent. C’est un lotissement qui a poussé comme un champignon, pas loin de la ville. Pour aller à son travail rue Jean Eymard, Paul met seulement dix minutes. Ils sont bien, là. Pas les ennuis de la ville, pas les ennuis de la campagne. Une chance en or. Ils ont même une espèce de terrain, derrière, où Françoise étend les lessives. Ils habitent au numéro 19 de le l’allée des Groseilliers. C’est poétique. Le bus passe devant la baie vitrée. C’est pratique. Il y a quatre-vingt-dix pavillons. Une fausse cheminée trône dans la salle à manger. Ils vivent là depuis dix ans. Pour distraire sa mère, Paul branche l’interrupteur et des flammes de pacotille clignotent en silence. Même si tout cela ressemble à une corvée, Paul se dit que c’est bien, et qu’il est bon de recevoir sa mère une fois par semaine. On est une famille. Quand même. La mère de Françoise, il ferait pareil si elle était à trois kilomètres, seule, comme sa mère. Sa fille allume la télé. Et Paul demande si c’est une bonne idée quand on passe à table de brancher le poste. On lui répond massivement que oui. Il ne dit mot et donc consent. Elle regarde autour d’elle et prend la pose de la Vierge de la cinquième angoisse. Tous s’affairent, mettent la table, sortent les bouteilles, touillent la salade. Elle s’en fout et ne bouge pas le moindre petit doigt. Paul, zen, l’installe, près de la fenêtre, pas loin de la télé.
La télé qui ne rate jamais une occasion de nous raconter des choses formidables présente la femme de la semaine. Et tous, devant leur assiette, matent l’écran plat pour savoir qui est l’heureuse élue. Aujourd’hui, mesdames et messieurs, aujourd’hui la femme de la semaine, c’est Angèle Pompon ! Angèle Pompon au destin tragique et hors du commun, Angèle qui vient de fêter ses soixante-quinze ans et que notre reporter émérite est allé interviewer dans sa cellule !
« Y en a des aussi vieux en taule ? s’exclame le fils.
- Pourquoi pas, rétorque la frangine, pourquoi parce qu’y seraient vient qu’on leur flanquerait pas des beignes quand ils déconnent ?
- Julie ! s’exclame Paul.
- Elle est sourde.
- Julie ! rebelote Paul.
- Les vieux, moi, ils me gavent ! Il y en a partout et…
- Chut ! écoutez ! » s’exclame Françoise.
Angèle au destin tragique et hors du commun se retrouve en prison parce qu’elle s’est sacrifiée pour aider sa fille Amélie et son ami Jean-Benoît. Des jeunes plus vraiment jeunes qui n’ont jamais travaillé mais qui consomment. Angèle avait beau tout leur donner, ça ne suffisait pas. Elle a découvert un jour que Jean-Benoît absorbait des substances illicites et que c’est ça qui coutait si cher. Elle a décidé de remonter la filière puis elle a sympathisé avec les mecs du réseau. Une vieille, ils ont halluciné. Puis ça les a amusés. Finalement une vieille, ça pouvait le faire. Et elle l’a fait ! A soixante-quinze ans ! Elle est devenue la reine du deal à la gare du Nord. Comme quoi les vieux ont de l’avenir ! Il ne faut pas désespérer !
« N’importe quoi ! murmure Paul.
- Super la vieille ! s’exclame l’ami de la fille de Paul.
- Si les vieux se mettent à dealer, murmure Françoise.
- Il faut bien gagner sa croûte ! s’exclame le fils.
- Tout ça pour finir en taule à soixante-quinze ans, murmure Paul.
- Ca coûte moins cher qu’une maison de retraite », susurre Françoise.
Angèle regarde dans le vide. Ses yeux sont vides. Il fait gris dans la cellule. Mais elle a un toit sur la tête. Ce n’est pas facile parce qu’ils sont nombreux là-dedans et qu’il n’y a pas le confort. Mais finalement, ce n’est pas pire qu’avant. Ses yeux sont vides. Non pas pire du tout. Angèle regarde dans le vide.
« On pourrait pas éteindre ? demande Paul, c’est gai ce reportage…
- Mon pauvre Paul, marmonne Mamoune, tu es bien trop sensible. »
Scotchés, tous observent la vieille qui lutte contre une feuille de salade grande comme une oreille d’éléphant.
« Pardon ? interroge Françoise.
- Vous, mêlez-vous de ce qui vous regarde.
- Je ne vous permets pas !
- Je vais me gêner !
- Paul !
- Françoise !
- Cette salade n’est pas bonne, et ces feuilles sont immenses. J’imagine qu’il y a de l’agneau après puisque je déteste ça ?
- Paul !
- Françoise !
- Maman !
- Mamoune ! »
Fracas de chaises. Larmes. On éteint le poste.
« Pourquoi vous arrêtez la télé ? » demande Mamoune étonnée, arborant son air de sainte-nitouche.
Pascale Gautier
Les vieilles
Editions Folio
NATHALIE RHEIMS - LAISSER LES CENDRES S’ENVOLER
« J’ai perdu ma mère. Elle a disparu il y a plus de dix ans. Ma mère est morte, je le sais. Mais, lorsque j’y pense, je ne ressens aucun chagrin, par la moindre émotion. Tout reste plat comme une mer gelée, pas un seul petit frémissement à la surface de l’eau. Quand je pense à elle, il ne se passe rien ».
Ainsi commence le roman autobiographique de Nathalie Rheims, « Laisser les cendres s’envoler ».
Mais comment une fille peut-elle ne rien éprouver en songeant à la mort de sa propre mère ? Nathalie Rheims nous l’explique, nous raconte, avec beaucoup de pudeur, sa mère. Et cela fait froid dans le dos.
Ce livre personnel m’a touchée. Sans doute, compte tenu du thème : les relations mère/fille. Sans doute, parce que le récit m’a semblé criant de vérité. Comment peut-on vivre sereinement quand, adolescente, notre mère nous abandonne ?
Je sais qu’il ne faut pas comparer. Mais juste avant, dans le même genre, j’avais lu « Un héros », de Félicité Herzog, qui raconte, elle, ses relations avec son père. Ce roman, également autobiographique, m'a moins touchée.
Je ne vais rien dévoiler de plus quant au récit de Nathalie Rheims, préférant laisser le lecteur découvrir par lui-même. J’ajouterai simplement que cette poignante histoire se mêle à la vie d’une famille de banquiers très célèbres, dont le nom n’est, pourtant, pas une seule fois cité.
Lorsque Nathalie Rheims sera invitée sur un plateau de télévision, ou ailleurs, je la verrai, dorénavant, d’une autre manière…
Automnale
Nathalie Rheims - Laisser les cendres s'envoler
Editions Léo Scheer
Peut-être avez-vous connu Anick Baulard, ici ou là sur des sites de poésie. En tout cas, c’est ainsi que je l’ai, virtuellement, rencontrée. Anick vient de publier un recueil, intitulé "Des gens comme vous et moi", de presque trente nouvelles, aussi différentes les unes que les autres. Le titre est fort bien trouvé puisque ce recueil évoque, ni plus ni moins, des gens comme vous et moi.
Naturellement j’ai lu toutes les nouvelles. Naturellement, Anick Baulard est beaucoup trop bien élevée, beaucoup trop discrète, pour me demander d’en parler sur ce blog. Mais moi, je ne résiste pas au plaisir d’en parler.
Lorsque j’ai reçu ce petit livre, j’ai compris de suite que je ne pourrais le lâcher. En effet, je l’ai dévoré ! Chaque nouvelle est différente. Chaque nouvelle fleure très bon la France et je dirais même, en particulier, la Picardie ! L'auteur - ne vous arrêtez pas à son prénom - est Picarde ! J’ai d’ailleurs relevé quelques expressions, qui m’ont fait sourire, que je ne connaissais pas. J’ai trouvé l’ensemble très bien écrit, fin, divertissant, teinté d'humanisme. Chaque nouvelle a une chute originale, très originale. Ah ! Je vous conseille de découvrir les chutes ! Ils ont de l’humour, ces Picards ! Bref, en seulement quelques coups de pinceaux, plus précisément quelques mots, Anick nous trace, à chaque nouvelle, un portrait très pointu, souvent touchant, toujours réaliste et amusant.
Parmi les nouvelles, mon choix s’est porté - il fallait bien que je me décide - sur « Aglaé ». Je vous laisse donc découvrir ci-dessous, par l'intermédiaire d'Aglaé, l'écriture d’Anick Baulard, son univers... et le nôtre.
Je précise que l’ouvrage a été édité par ASA éditions - 210 rue de la Commanderie - 60290 Neuilly-sous-Clermont. Il est vendu au prix modique de 13 euros (frais de port inclus). Je me permets de vous communiquer, ci-après, le lien : http://www.asa-editions.fr/index.html
Automnale
AGLAE
Jamais autant qu’aujourd’hui il n’avait regretté d’avoir été élu maire de ce petit village de B., quelque dix ans auparavant. Certes, il y avait eu des moments difficiles ; il avait parfois dû batailler au Conseil municipal pour faire accepter des décisions forcément impopulaires : il fallait bien augmenter les impôts pour financer le futur assainissement ou acheter un nouvel ordinateur pour la secrétaire de mairie… Il y avait eu aussi des situations cocasses ; il se souvenait particulièrement de ce soir de fête patronale où il avait dû, aidé de son premier adjoint, ramener chez lui, en brouette, un poivrot notoire qui avait oublié jusqu’à son adresse ! Tout cela, finalement, ajoutait une once de piment à sa vie quelque peu routinière d’enseignant. Et puis, il aimait bien cette fonction qui le mettait en contact avec toutes sortes de gens, du sous-préfet au cultivateur de la rue Haute, du conseiller général à Jean-Paul, le cantonnier municipal. Mais aujourd’hui, le « travail » qui l’attendait ne l’enchantait pas du tout. Lucette, l’ancienne postière, venait de lui téléphoner : « Allô, Frédéric, je ne sais pas si je fais bien mais voilà, ça fait deux jours qu’Aglaé n’a pas ouvert ses volets et que la cheminée ne fume plus. Mais, vous comprenez, moi, je ne veux pas aller voir, alors, j’ai pensé… » Pardi, il savait bien ce qu’elle avait pensé : c’était lui le maire, l’autorité ; à lui, donc, de prendre la responsabilité d’aller voir ce qui se passait chez Aglaé. Mais c’est qu’Aglaé…
La vieille Aglaé avait dans tout le village la réputation de « jeteuse de sorts ». Rien dans son apparence ne l’aurait distinguée des autres femmes de B. aux yeux du citadin venu passer le week-end à la campagne. Mais le regard plus aigu, plus patient, des « naturels » la reconnaissait d’emblée ; d’instinct le fermier pressait le pas en la voyant et scrutait les nuages d’un air inquiet : les foins n’avaient pas encore été rentrés, pourvu qu’elle ne déclenche pas l’orage ! L’épicière se signait lorsqu’elle croisait Aglaé : un jour où elle ne l’avait pas fait, le lait avait tourné dans les bouteilles et la perte avait été de quinze euros, au moins ! Quant à Françoise, la boulangère, elle crachait toujours dans sa direction : N’était-ce pas le regard d’Aglaé sur son ventre qui avait fait naître son Guillaume pied-bot ?
Lapetite maison de la « sorcière » s’élevait un peu à l’écart, cernée d’un bouquet de bouleaux. Eté comme hiver, la cheminée fumait. « Est-ce normal, Monsieur le Maire, je vous le demande ! » Les chercheurs de morilles, tôt levés, rencontraient souvent la vieille parcourant les chemins d’un petit pas régulier, portant sur son dos un sac de jute dont personne n’avait jamais aperçu le contenu. Pour sûr, elle récoltait des herbes « pas catholiques », des crapauds, peut-être, des serpents, même, pour concocter des potions sataniques qui pourraient bien servir à empoisonner l’eau du ruisseau et de la fontaine, les chats du voisinage et sans doute pire encore !
LorsqueFrédéric avait eu vent de ces racontars, il avait d’abord souri. Puis, devant la persistance des rumeurs, il avait tenté de raisonner tout son petit monde. La cheminée, hiver comme été ? Eh bien c’était normal : comment Aglaé aurait-elle fait cuire ses repas, elle qui n’avait ni gaz ni électricité ? Les promenades matinales ? Elle avait tout de même bien le droit d’aller elle aussi ramasser des champignons et des baies sauvages, histoire d’améliorer l’ordinaire fourni par son jardinet et son modeste poulailler. Mais tous ces arguments n’y avaient rien fait : « Vous ne me direz pas, Monsieur le Maire, qu’un être humain « normal » peut vivre comme ça, sans parler à personne ! » C’est vrai qu’elle n’était pas comme les autres, Aglaé, et, surtout, on ne savait rien sur elle. Lorsqu’elle était arrivée dans le village, nul ne se rappelait plus quand exactement, elle avait décroché la pancarte « A vendre », qui ne tenait plus que par un clou rouillé, et s’était installée dans la maisonnette abandonnée depuis belle lurette, à l’orée du bois. Elle avait tant bien que mal retapé murs et fenêtres, et tout cela sans rien demander à personne, sans rien dévoiler d’elle-même, ni de sa vie antérieure. Et c’était bien cela qui dérangeait les gens : ne rien savoir ! De là à la prendre pour une sorcière, il n’y avait qu’un pas, que beaucoup avaient franchi. Un jour, quelques gamins du village, histoire de se prouver qu’ils étaient des hommes et qu’ils n’avaient pas peur, avaient imaginé de lancer des pierres dans ses fenêtres ! Un caillou avait atteint le carreau du bas. Aglaé avait ouvert sa porte et s’était simplement plantée sur le seuil, regardant les gosses d’un air de calme reproche. Ils s’étaient enfuis, les garnements, sans demander leur reste. Aglaé avait collé un morceau de carton à la place du carreau et, lorsque Frédéric, mis au courant de « l’attentat », était allé s’enquérir des faits afin de prendre les mesures qui s’imposaient, elle l’avait reçu sur le pas de la porte et lui avait simplement déclaré que tout allait bien. Puis elle avait refermé sa porte et Frédéric n’avait pas insisté. Oui, elle était étrange, Aglaé, mais ces histoires de sorcellerie, au début du vingtième et unième siècle, ça ne tenait vraiment pas debout, surtout pour un esprit cartésien comme le sien.
Il pensait à tout cela en se dirigeant vers le bois de bouleaux et il se demandait ce qu’il trouverait dans la maison d’Aglaé, car il faudrait bien qu’elle lui ouvre, cette fois. Et si elle ne lui ouvrait pas, il serait obligé d’entrer quand même… Au fond, il savait exactement ce qu’il allait découvrir, et la perspective d’être obligé de côtoyer un cadavre ne lui souriait guère. Il se prenait à espérer malgré tout que la petite maison serait vide, qu’Aglaé serait partie comme elle était venue, emportant son mystère. Il frappa et n’obtenant pas de réponse, il poussa la porte qui n’était même pas fermée et il entra. Dans le demi-jour de la porte ouverte, il distingua une silhouette écroulée au coin de l’âtre et il ne fut pas long à constater qu’Aglaé était morte, terrassée sans doute par une crise cardiaque. Il lui ferma les yeux, avec une certaine répulsion, ce n’était pourtant pas la première fois qu’il faisait ce geste ; il s’en voulut, même, de ce mouvement de recul instinctif, c’était comme si, soudain, il rejoignait le camp de ceux qui craignaient « la sorcière ». Puis il reprit ses esprits, téléphona au médecin de la ville voisine afin qu’il vienne constater le décès, et, en attendant son arrivée, ouvrit les volets pour aérer un peu la pièce unique qui avait été le foyer d’Aglaé. Et ce qu’il découvrit alors le remplit de stupéfaction. Une multitude de poupées de toutes sortes occupait chaque recoin de la salle, le haut du buffet, les étagères tapissant le mur du fond, les chaises, même les marches de l’escalier du grenier servaient de support à de petites poupées manifestement artisanales. En laine, en bouchons de liège, en écorce, en paille tressée, en terre glaise, ornées de fleurs séchées, de plumes, de bouts de dentelle ou de tissu bariolé, elles avaient l’air d’attendre quelque chose, quelqu’un, peut-être. Saisi d’émotion, Frédéric se surprit à chercher du regard les aiguilles acérées qui auraient dû, si la logique était respectée, accompagner les poupées de la sorcière, mais il n’y avait rien, rien d’autres que ces visages à l’expression naïve dont le regard semblait le suivre à travers la pièce. Lorsqu’il s’approcha du lit de la vieille, il aperçut, sur la table de nuit, à côté d’une minuscule poupée de chiffons très défraîchie, un cadre de bois clair barré d’un crêpe noir. Le sourire d’une petite fille lui sauta alors aux yeux, une petite fille dont le regard ressemblait étrangement à celui d’Aglaé. Au dos du cadre, une inscription maladroite : « Lucie, quatre ans »… Il reposa la photo, honteux des pensées malsaines qui lui étaient venues en découvrant les poupées. Pauvre Aglaé ! Comme elle avait dû souffrir depuis toutes ces années, prisonnière de son chagrin, espérant contre toute logique un « retour » qui ne se produirait pas, sombrant peu à peu dans une sorte de douce folie…
Lorsqu'il rentra chez lui, une fois les formalités accomplies, Frédéric aurait dû se sentir soulagé : les rumeurs concernant Aglaé allaient s’éteindre d’elles-mêmes et si, malgré tout, elles ne cessaient pas, il pourrait témoigner de ce qu’il avait vu. Pourtant, un étrange malaise l’habitait encore, une angoisse indéfinissable…
Car qui pourrait bien lui expliquer de façon rationnelle pourquoi, soudainement, les aiguilles de sa montre s’étaient mises à tourner à l’envers ?
Anick Baulard
Katherine Mansfield, de son vrai nom Kathleen Beauchamp, naît le 14 octobre 1888 à Wellington, en Nouvelle-Zélande. A 15 ans, elle part faire ses études à Londres où elle se lie avec Ida Baker, avec laquelle elle restera intime jusqu’à sa mort.
En Angleterre, elle retrouve les frères Arnold et Garnet Trowell, violonistes. Bien qu’éprise, dans un tout premier temps, d’Arnold, elle attend, dans un second temps, un enfant de Garnet ! Ils se plaisent, mais la famille Trowell s’oppose au mariage. Alors, vêtue d’une robe et d’un chapeau noirs, elle épouse, le 2 mars 1909, George Bowden, son professeur de musique, qu’elle quitte le jour même ! Puis elle part en Bavière, où elle fait une fausse couche. Enfin, elle s’attache à John Middleton Murry, directeur de revues littéraires, qu’elle épousera.
Gisèle Bienne, dans une biographie de 189 pages se lisant comme un roman, nous raconte, de façon très agréable, la courte vie et les errances, de studio en chambre d’hôtel, de villa dans le Midi en chalet suisse, jusqu’à cette étrange communauté d’Avon, de celle qui a toujours rêvé d’un ailleurs chaud et lumineux.
Ce qui m’a personnellement touchée, c’est le combat quasi permanent (depuis 1909) de Katherine Mansfield contre la maladie (la tuberculose) et la mort. Outre la phtisie, elle contracte une maladie sexuellement transmissible. Souvent seule, de Londres à Bandol, d’Ospedaletti à Menton, de Sierre à Paris, elle se défend contre l’angoisse. Et, bien que son corps soit une prison qui l’empêche d’écrire autant qu’elle le souhaiterait, elle aime profondément la vie.
Elle s’enflamme pour Tchekhov qui semble avoir écrit, pour elle, les ruses de la maladie, son travail de rongeur, la double vie des malades, l’inévitable distance entre eux et les biens portants. Elle lit également Joyce, Jane Austen, les poésies d’Emily Brontë, et trouve Proust fascinant. Elle côtoie Virginia Woolf et D.H. Lawrence.
Quittant Menton pour la Suisse, elle se lance dans un traitement sérieux, qu’elle interrompt pour se rendre chez le docteur Manoukhine, à Paris. Le déplacement s’avère laborieux. Le train la brise. « Voyager est terrible », déclare-t-elle.
Chambre n° 134 du Victoria Palace, « avec son air de misère », dans le sixième arrondissement. Elle a pour compagnon des canaris chantant dans leur cage accrochée à la fenêtre d’en face. Ils lui inspireront sa dernière nouvelle « Le canari ». Elle connaissait bien les canaris. Il y en avait un en cage sur le petit cargo qui l’avait emmenée en Angleterre, l’année de ses quinze ans, et dont son père avait réservé toutes les places de passagers.
Les effets du radium sont atroces. « On a les pieds, les mains et les os qui vous brûlent. Puis, tout à coup, on est pris de néphrite à tel point qu’on ne peut même plus soulever les bras. Et on a la tête broyée », raconte-t-elle. Elle est souvent lasse de la bataille, devient, à partir de 1921, presque invalide.
Il y a deux douleurs chez Katherine Mansfield, nous apprend Gisèle Bienne, celle procurée par son état de malade, ainsi la fulgurante sciatique qu’elle subit de façon chronique, les palpitations cardiaques qui la réveillent la nuit, et l’autre due à Murry, son mari, qui calcule ses efforts, s’économise comme tous les hommes qu’elle a connus. Mais si elle pouvait, un jour, ne plus sentir le froid dans ses os, cette brûlure dans sa poitrine, le goût de sang dans sa bouche, oublier sa faiblesse et les frissons de fièvre, se passer de tous ces verres de lait, de ces bouillottes que l’on glisse dans son lit, et se remettre à marcher.
En juin 1922, elle retourne en Suisse, à Montana. Après le coup de fouet du radium, tout retombe et, au lieu de l’amélioration attendue, sa santé se détériore davantage encore. Elle rentre à Londres où elle suit un traitement aux rayons X qu’elle interrompt rapidement.
Elle confie ses derniers espoirs à l’Institut Gurdjieff, à Avon, non loin de Fontainebleau. Dans cette communauté, sensée apprendre à vivre, à revivre, il convient de travailler fort, d’endurer la promiscuité, une hygiène rudimentaire, le manque de sommeil et même de nourriture. Elle qui avait grandi dans le luxe avec couturière à domicile, femme de chambre, cuisinière, blanchisseuse et jardinier, sans avoir eu à travailler de ses mains, pèle carottes et oignons, apprend à tisser des tapis. Vers une heure ou deux heures du matin, elle monte, exténuée, dans sa chambre. John n’est pas là pour la soutenir dans cette épreuve. Il arrive dans l’après-midi du 9 janvier 1923.
Le même soir, en montant l’escalier, elle est prise d’une quinte de toux. Le sang coule entre ses doigts. Elle va mourir… Elle meurt. Murry affirme qu’il n’avait jamais vu et ne verrait jamais un être aussi beau qu’elle en ce 9 janvier. Elle a 34 ans.
Un vers de Shakespeare est gravé sur la tombe, à Avon, de Katherine Mansfield : « Mais je vous le dis, Seigneur insensé, sur l’ortie du danger, nous cueillons cette fleur : la sécurité ».
En 1924, John Murry épousera la jeune Violet Le Maître qui lui avait soumis des nouvelles. Pour vivre plus aisément, il publie rapidement le Journal, les lettres et les nouvelles de Katherine Mansfield. Son premier enfant, avec Violet, sera une fille, prénommée Katherine. Une tuberculose est diagnostiquée chez Violet qui passera ses dernières semaines chez des amis, tandis que lui se consolera avec la bonne, Betty Cockbayne. Il l’épousera, ils auront deux enfants, elle lui fera des crises de jalousie. La quatrième épouse, Mary Gamble, acceptera le souvenir de Katherine Mansfield dans leur couple.
Le livre de Gisèle Bienne, intitulé « Katherine Mansfield dans la lumière du Sud », a été publié en 2011 aux Editions Actes Sud. C’est un livre passionnant de bout en bout, touchant, particulièrement bien documenté, qui nous fait connaître et aimer Katherine Mansfield. Il donne, de surcroît, très envie de découvrir les œuvres de celle qui voulait être « une enfant du soleil ».
Automnale
Paule du Bouchet, dans un merveilleux petit livre, intitulé « EMPORTEE », reconstitue, à la manière d’un puzzle, la vie de sa mère étroitement entremêlée à la sienne, mais aussi à celle de René Char, le poète.
L’auteur est âgée de six ans lorsque Tina Jolas, sa lumineuse maman, ne peut s’empêcher, « emportée » par sa passion flamboyante pour René Char, de laisser mari et enfants. Plus jamais rien ne sera comme avant. Et « Le secret d’amour » durera trente ans. Ses répercussions dureront bien après la disparition du poète.
Le récit poignant, intime, poétique, particulièrement bien écrit, aéré, fait état de l’amour, meurtri, d’une petite fille - devenue adulte - pour sa mère. Il est question de souffrance, de la peur du désamour, d’abandon, de solitude. Tout est dit par petites touches, légèrement, sans « balancer », de très vraie, très juste et très jolie façon.
A un moment ou un autre, beaucoup de lecteurs se reconnaîtront à travers la douleur, les sentiments, les larmes, les joies, les cicatrices indélébiles de Paule de Bouchet, qui trace un magnifique, émouvant, inoubliable portrait de femme et de mère.
Des lettres de Tina Jolas, adressées à une amie proche, émaillent, en italique, le puzzle de vie et démontrent, si besoin était, le traumatisme de l’enfant.
Ce petit bijou de livre, de seulement 110 pages, a été édité en 2011 chez « Actes Sud ». Il conviendrait de prendre le temps de le savourer tranquillement. Mais il touche tant qu’il se dévore. Les confidences de Paule du Bouchet donnent, en outre, envie de connaître un peu plus - si possible - la vie personnelle et donc la version de René Char.
Automnale
Lire, ci-dessous, la page 56 du récit qui traduit tellement bien le désarroi, le cri et la souffrance d’un enfant voyant sa mère « emportée ».
"Tous les quatre. Me souvenir.
Il y a aussi ce jour de juillet 1963, rue des Grands-Augustins. J’ai douze ans. A ma demande, maman nous a accompagnés chez mon père alors que nous partons avec lui le soir même pour les vacances, en Périgord, dans la maison prêtée par Jean Bollack. Nous devons dîner tous les quatre ensemble chez lui. Mon père a préparé une jolie table, des pommes dauphine de la charcuterie Coesnon, parce que nous les adorons. Il fait encore jour. Nous sommes là, avec nos valises pour un mois. Je suis un peu triste. Nous nous attablons, maman est crispée, je les surveille, elle et lui, du coin de l’œil. Et puis tout à coup elle se lève. Elle dit : « Il faut que je parte », elle est dans une panique subite. Elle ne peut pas, ni manger les pommes dauphine, ni prolonger le temps, le précieux temps, le moment de paix suspendu, indispensable, pour que nous partions l’esprit tranquille en vacances. Elle est égarée, affolée. « Je… n’ai pas le temps de dîner. » Elle doit partir « tout de suite », elle ramasse son sac, c’est affreux. J’ai l’impression qu’elle manque d’air et c’est moi qui étouffe, ma poitrine se serre à éclater. Je dis : « Non, reste ! Maman, reste ! » Mon père, sans voix, douloureux. Mais elle part vraiment, elle a déjà ouvert la porte. Elle nous a déjà embrassés, très vite. Que s’est-il passé ? Peut-être y a-t-il eu un coup de téléphone, je ne sais plus. J’essaie de la retenir, agrippe sa veste en daim, je pleure. Elle disparaît dans l’escalier, elle s’enfuit. Sur la table, le repas est froid. La porte s’est refermée. Elle a été emportée. Et moi je hurle. Dans le train, je pleure toute la nuit, dans le doux bercement des cahots.
Voilà. Elle était emportée. D’un coup. Brutalement, sans explication. Toute sa vie. Où qu’elle se trouve. Il y avait lui qui l’appelait, ou quelque chose de lui en elle qui faisait qu’elle était brusquement enlevée à ce qu’elle faisait, à ceux qui l’aimaient."
Paule du Bouchet
Je connaissais quelques petites choses concernant la famille Lanzmann… Je savais, par exemple, que Jacques, passionné de marche et de voyages, avait écrit des chansons, notamment « Il est cinq heures, Paris s’éveille » (succès de Jacques Dutronc)… Je savais que Evelyne, la petite sœur, avait vécu une histoire d’amour avec Serge Rezvani, alors artiste peintre, et auteur, entre autres, du « Testament amoureux »… Mais Claude ? Que savais-je de Claude ? Trois fois rien. Or, le livre le plus marquant - et de loin - de mon été fut « Le lièvre de Patagonie », de Claude Lanzmann.
Il s’agit d’un livre fort - très fort - de souvenirs, non chronologiques, qui se lisent comme un roman passionnant. Monsieur Claude Lanzmann, né à Paris en 1925, a eu, en quelque sorte, plusieurs vies. Il fut un des organisateurs de la Résistance en Auvergne, ami intime de Jean-Paul Sartre et de Simone de Beauvoir, directeur de la revue des « Temps Modernes », journaliste, réalisateur du film "Shoah".
Avec brio, élégance, pudeur, force, richesse de style et de vocabulaire, le narrateur, globe-trotter, nous emmène en Italie, Allemagne, Chine, Corée du Nord, Algérie, Israël, Pologne, au Maroc et en Patagonie… Les anecdotes sont toutes - absolument toutes - intéressantes, vivantes, supérieurement intelligentes. Les témoignages sur Treblinka, Birkenau et Auschwitz, sur les chambres à gaz, font froid dans le dos.
J’ai beaucoup aimé l’évocation de ses ancêtres juifs, le portrait, ô combien riche en couleurs, de sa mère, Paulette, qui bégayait – mais pas seulement ! -, celui, très touchant, de sa sœur, comédienne connue sous le pseudonyme d'Evelyne Rey. Claude Lanzmann eut des amours célèbres : Simone de Beauvoir, avec laquelle il vécut sept années, Judith Magre...
Le récit est de haut vol, particulièrement intense et remarquablement écrit, teinté de courage, volonté, philosophie, d’action et de passion. Publié chez Gallimard, en 2009, ce livre représente, aux éditions Folio, 757 pages qui se dévorent, tant la vie de Monsieur Claude Lanzmann est palpitante.
Automnale
Lire, ci-dessous, la fin du chapître X relatant le début de l'histoire d'amour entre Simone de Beauvoir et Claude Lanzmann.
Simone de Beauvoir a raconté notre rencontre amoureuse. Elle l’a fait à sa façon, je le ferai à la mienne. Nous n’avons pas, c’est normal, les mêmes souvenirs. En juillet 1952, après la parution de mon article dans les TM, j’avais résolu de partir pour Israël, d’y passer du temps et de réaliser un reportage comme je l’avais fait en Allemagne de l’Est. Etrangement, tandis qu’Israël se créait et que la guerre d’Indépendance faisait rage, c’est l’Allemagne qui m’occupait, ma vie allait à un autre train que celui de l’Histoire et de l’actualité. Elle avait sûrement à vagabonder, à emprunter des traverses qui formeraient plus tard sa cohérence et concourraient à d’autres accomplissements. Après une fête rue de la Bûcherie, qui célébrait un départ pour le Brésil de Cau et de Jacques-Laurent Bost, j’avais eu au matin le courage ou l’audace d’appeler Simone de Beauvoir pour l’inviter le soir au cinéma. Je devais quitter le lendemain Paris pour Marseille, où j’allais m’embarquer à destination d’Israël. Sérieuse, apparemment pas disposée à perdre son temps, elle me demanda : « Pour voir quel film ? ». Je répondis : « N’importe lequel », ce qui était une façon de lui signifier que le cinématographe n’était pas du tout le but de ma requête. Elle m’entendit. Nous ne vîmes aucun film, mais toute la soirée, depuis la pièce unique, entièrement tapissée de rouge, qu’elle occupait au dernier étage du 11 rue de la Bûcherie, nous contemplâmes Notre-Dame nocturne et irréelle. Je ne sais plus si nous dînâmes, ce qui advint après a occulté le reste. Je la pris dans mes bras, nous étions aussi émus et intimidés l’un que l’autre. Nous restâmes longtemps enlacés après avoir fait l’amour. Elle posa sa tête sur ma poitrine et me dit : « Oh ! ton cœur, comme il bat ! », j’en fus bouleversé. Et soudain, avec précipitation, comme si elle me devait absolument et sans attendre cette vérité, alors que je ne demandais rien : « Il faut que je te dise, il y a eu cinq hommes dans ma vie », et elle me les nomma. Elle ajouta aussi, là encore sans que j’eusse rien demandé, qu’elle n’avait plus, depuis longtemps, de relation amoureuse et sexuelle avec Sartre. Mon bouleversement redoubla : ce ne serait pas la passade d’une nuit, elle instaurait entre nous une autre relation, infiniment plus grave. Je serais le sixième homme, elle en avait décidé ainsi, la fierté et l’effroi se combattaient en moi. Elle partit le lendemain rejoindre Sartre en Italie, au volant d’une Aronde, sa première voiture qu’elle conduisait pour la première fois. J’allai prendre le train pour Marseille.
Claude Lanzmann
Je ne connaissais pas tellement Catherine Clément. Juste un peu ! Sa biographie éditée chez Flammarion en 2010 (chez Stock en 2009), sous le titre « Mémoire », fut un de mes livres préférés de l’été.
Au tout début de ma lecture, j’ai pensé que ce « Mémoire » de 564 pages risquait d’être un peu indigeste. Pas du tout ! A aucun moment, je ne me suis ennuyée. Bien au contraire.
Catherine Clément nous parle d’elle - forcément, puisqu’il s’agit d’une biographie ! -, mais pas seulement. Elle évoque son enfance, le drame familial, Auschwitz, sa maison des bords de Loire, ses amours, son engagement au parti communiste, la psychanalyse, son parcours d’intellectuelle, de professeur et de journaliste, sa passion pour l’Inde, ou encore sa découverte de l’Afrique. Elle le fait avec intelligence, sincérité, brio et, je dirais, féminité.
Au fil du récit, elle narre les rencontres de sa vie avec, dans le désordre, Claude Lévi-Strauss, Roland Barthes, Jacques Chirac et François Mitterrand, Philippe Sollers, Jean-Paul Sartre, Bernard-Henri Lévy, Indira Gandhi, Jacques Lacan, Ruggero Raimondi, Dominique de Villepin, Jean-Luc Mélenchon, Georges Marchais, et j’en passe ! Elle termine son « Mémoire » à la manière d’un hommage à Daniel Toscan du Plantier. Tous les portraits sont justes, vivants, intéressants, francs, parfois amusants.
Catherine Clément est une femme d'action. "Qu'est-ce que tu as encore fait ?", lui demandait - et lui demande sans doute encore - son frère Jérôme. En tout cas, pour le plaisir du lecteur, ses chemins foisonnent d’amitiés, d'enseignements, d’expériences, voire de péripéties.
Automnale
Voici, ci-dessous, ce qu’elle écrit à propos de Françoise Verny.
VERNY
Elle sortit de la fabrique à toute allure. Passé l’agrégation, elle devint journaliste dans la presse féminine avant d’entrer dans l’édition. Quand se mit-elle à boire ? Je ne l’ai jamais su. Le jour, elle était sobre ; pas une goutte d’alcool avant sept heures du soir. Ensuite, le whisky. Très vite, elle devenait folle. Elle injuriait beaucoup ; elle beuglait des horreurs souvent divinatoires ; elle touchait les points faibles, elle mettait bas. Elle s’y mettait aussi, à rouler sous la table, mangeant avec les mains, lâchant tout de son corps. Quand elle recevait chez elle rue de Naples, même scénario. Un ministre qu’elle traitait avec tous les honneurs reçut en pleine figure une assiette d’épinards. Tout pouvait arriver ; rien ne pouvait l’arrêter. C’était une chose inouïe, désespérante, cinglée. Et cela ne l’empêchait pas, le jour, d’être éditrice. Avec quel génie !
Elle fut chez Grasset, ensuite chez Gallimard, enfin chez Flammarion avant de revenir au bercail chez Grasset. Si je ne suis pas une de ses découvertes, elle fut mon éditrice chez Flammarion avec un roman qui fut un best-seller, Pour l’amour de l’Inde.Elle ne disait pas grand-chose, sinon des « chérries » qui réchauffaient le cœur. Lorsque j’eus terminé l’ours de mon roman, je lui dis que j’allais peaufiner et lisser.
-Non ! grogna Françoise. Laisse des saletés !
Comme ça lui ressemblait ! Et elle avait raison. Elle détestait les textes trop léchés, les bien écrits, les culs serrés. J’ai laissé des saletés. Il y eut du flou, mal jointoyé, des à-coups, des zigzags, de la vie. Cette injonction brutale la résume. Elle laissait des saletés.
Un soir, elle vint dîner à la maison. J’avais préparé le premier verre de whisky et une montre à trotteuse. Lorsque j’ouvris la porte, Françoise était normale. Teint rosé, œil ouvert, massive, mais solide sur ses jambes. Je lui tendis son verre ; pendant qu’elle le buvait, je regardai ma trotteuse. En moins de cinq secondes, elle changea de visage. Son visage devint mufle ; ses paupières s’alourdirent ; la peau rougit brutalement. Ce n’était plus la même Françoise. De ses lèvres subitement gonflées sortaient une autre voix, légèrement plus basse, une voix rauque aux accents gouailleurs et déglingués. Or le temps du passage de l’alcool dans le sang déborde largement cinq secondes.
Etait-elle une simple alcoolique ? Je n’en suis pas très sûre. Il n’est pas impossible que Françoise ait été la proie d’une double personnalité, victime d’une démonopathie particulière. Les possédées aussi étaient capables de changer tout soudain de visage, de voix, de langues ; elles lâchaient des obscénités et des pets ; elles devenaient furieuses comme Françoise. En d’autre temps, on aurait appelé l’exorciste.
Elle avait un démon qui se montrait le soir. Un démon qui prenait un malin plaisir à provoquer son monde par des énormités, un démon qui choquait, bouleversait, secouait. Avait-elle les moyens de le tenir caché ? Je ne crois pas. D’ailleurs, sans son démon, Françoise ne serait pas devenue la grande Françoise Verny, l’éditrice de génie. Elle en avait besoin ; il était sa sauvegarde. Quand après des années d’évitement, elle se mit à écrire sur sa foi catholique, je ne m’étonnai pas. Pour calmer le démon, c’était une bonne idée.
Elle n’en buvait pas moins. C’était son exorcisme.
Elle aurait pu très bien finir sur le bûcher dans les temps où l’on brûlait les femmes pas comme il faut.
Peu de gens s’indignaient. On percevait en elle une force incroyable et on la laissait faire. On s’apitoyait.
- Comment était Françoise au dîner hier soir ?
-La pauvre. Comme d’habitude, tu sais…
Elle fut très entourée. Françoise eut des amies, des soigneuses, des gardes. Le monde des éditeurs veillait sur sa fille malade. Je fais partie de ceux qui lui doivent des livres. A cause de mon père, j’ai horreur de l’alcool ; pourtant j’aimais Françoise ou plutôt, son démon.
C’était un personnage digne de Bernanos. Elle condensait en elle deux figures normaliennes : la couventine et la dévergondée, la nonne et la clocharde. On trouve ces figures aussi chez les garçons, mais cela se voit moins. Etait-elle hystérique ? Ce serait trop petit. Son démon exigeait davantage de son corps que de simples symptômes d’étouffement ou de crises. Françoise aurait pu faire une grande hystérique aux temps où l’on voyait encore comme je l’ai vu le corps en arc de cercle, raidi, acrobatique ; mais ce symptôme était celui des illettrées. Pour une lettrée comme elle, il fallait autre chose : un relâchement total, une perte de soi.
Le contraire du contrôle qu’exigeait le concours d’entrée à Normale Sup.
Catherine Clément
Comme tous les ans, les Anglais vont venir. Toujours la même maison, boulevard de l’Océan, et toujours le même branle-bas de combat la veille de l’arrivée : une fourgonnette s’arrête, le coffre rempli de seaux, de balais, aspirateur et sacs-poubelle pour le grand ménage ; sans oublier la tondeuse à gazon et toutes les bricoles de cuisine qui font un tas sur le perron, que j’aperçois, de mon vélo, briller en plein soleil, pendant qu’une femme s’active à l’intérieur. Ils arrivent, les Anglais, il faut donc que tout soit prêt pour le soir même, début du mois, l’Agence s’est engagée.
Car les Anglais arrivent toujours la nuit. Le lendemain matin, leur voiture est bien là, avec la plaque jaune et le volant à droite, garée devant la maison, la lunette arrière encore garnie de cartes routières et de sachets divers (des bonbons, des gâteaux, des boîtes de chocolats, des pastilles contre le mal de mer). Vers midi, les fenêtres sont ouvertes, j’aperçois une Anglaise en robe de chambre, déjà dans la cuisine, et puis l’Anglais et les petits Anglais qui installent un jeu sur leur bout de pelouse : une sorte de grand piquet muni d’un élastique, une balle en mousse au bout, pour jouer au tennis avec des raquettes en bois sans le moindre filet.
Après quelques jours, en passant à vélo, je ne sais toujours pas si les petits Anglais sont trois ou quatre, et s’ils sont sortis, avec leurs parents, pour aller prendre un bain. Car, à toute heure, ils sont bien là, les Anglais, dans leur maison - et surtout la cuisine - ou devant, sur la terrasse, dans des sièges de jardin, un gros livre pour l’Anglais - bien mille pages à vue d’œil -, des magazines pour l’Anglaise, dans les cris des enfants qui, après plusieurs passages, s’amusent à me tirer dessus avec des bouts de bois.
Très tard le soir - je reviens de la pêche et il fait nuit noire -, j’aperçois, dans la cuisine, la silhouette (debout) de l’Anglaise et celle (assise) de l’Anglais, qui poursuit son pavé sous la lampe du plafond. Très tôt le matin, il arrive aussi qu’il y ait de la lumière dans le couloir d’entrée. Et quand je repasserai ils seront bien là, lui penché dans sa voiture, elle dans son frigo, eux dans le jardin, oubliant de viser mon vélo.
Pendant tout leur séjour (quinze jours, c’est réglé), les Anglais se trouvent ainsi obligatoirement sur mon passage. Quand je remonte de la plage, les jours de grand beau temps, ils prennent en plein soleil un repas pour rougir, avant d’aller à l’ombre faire une lessive qui mousse et des bulles de savon que les petits Anglais, déjà en pyjamas, font voler dans la rue. Puis, à l’heure où le soleil se cache, avec la fraîcheur, ils attaquent un jeu de cartes, tous autour de la table, sur la terrasse à l’ombre et souvent en plein vent. Dans la journée aussi, pendant que l’Anglais lit, l’Anglaise tricote des choses.
Parfois, à mon retour, ils ont des amis, et des amis anglais, je le vois tout de suite puisqu’une autre voiture – souvent la même que la leur, mais d’une autre couleur – stationne devant leur portail. Derrière les vitres, j’entrevois les Anglais qui parlent en buvant, pendant que les Anglaises, qui sont dans la cuisine, appellent dans le jardin tous les petits cachés.
Pourtant, au moins une fois, je les croise, les Anglais, à la fin du séjour quand ils vont voir la mer, après l’heure du dîner. Ils marchent tous ensemble dans un même groupe uni sur le sentier qui surplombe la plage. Alors je les trouve beaux dans leur air de famille, du soleil plein les yeux, l’Anglaise aux cheveux courts et aux cuisses de sportive dans un short sans mode, l’Anglais au sourire net, vraiment très sympathique, sa pipe au coin des lèvres. Et les petits Anglais, qui se comptent jusqu’à trois, me font un léger signe pour me dire qu’ils s’en vont – demain matin sans doute – car d’autres Anglais arrivent qui, comme eux en riant, me verront passer, toujours sur mon vélo, avec mon attirail de pêcheur au lancer qui fait, de mon allure, une vraie caricature.
François de Cornière
Editeur : Le Castor Astral