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Date de création : 24.01.2011
Dernière mise à jour :
22.05.2013
546articles
Jacques Ruiz - Place Pigalle
Peinture sur toile - 41 X 33 cms
NUITS DE PARIS
RUE PIGALLE
Je ne gravis jamais, la nuit, la rue Pigalle sans évoquer le souvenir de ma petite enfance où je me vois, rentrant par des rues noires et me retournant, à chaque pas, vers des manèges très éclairés qui – à mesure que je m’en éloignais – devenaient plus brillants. C’était comme un adieu. Sous le ciel bas d’hiver, entre les arbres aux branchettes nues, un flamboiement rose et verdâtre jetait d’obliques reflets, très nets, dans des vapeurs et des fumées mouvantes et ces reflets, dernier plaisir, me déchiraient le coeur.
Il me fallait alors, tristement, monter, les escaliers humides de notre humide maison, déposer à la porte mon gros chagrin, m’y résigner, n’y plus songer, sécher même quelquefois des larmes et, dans mon petit lit, me consoler comme je pouvais.
Cœur d’enfant, cœur d’enfant, que tu me fais de la peine !
a soupiré Bataille, qui accueillit tous les déchirements. Une peine affreuse. Oui. Et qui durait. Qui dure toujours, qui me fait mal, même à présent, si je m’y laisse aller. C’est qu’en province où les bocaux des pharmacies répandent, dans les rues, leurs lumières enchantées, la foire avec ses mille quinquets qui virent, ses bruits et ses musiques, offre un spectacle étourdissant. Je n’en étais jamais rassasié. Malgré la pluie, s’il n’y avait qu’une seule boutique groupant, sous ses bâches gonflées d’eau, une vingtaine de curieux, j’accourais, je grossissais le nombre de ces badauds, j’en ressentais des délices étonnantes. Comment mieux exprimer le sentiment étrange qui m’étreignait et me laissait béant devant tant de merveilles ? J’ai beau chercher. J’ai beau choisir des mots, et m’appliquer à leur communiquer le trouble qui s’emparait alors de moi, je n’y parviens jamais. Et puis « des mots après des mots… Triste jeu ! »
Aujourd’hui encore, rue Pigalle, s’il m’arrive de rentrer tard, je me retourne à chaque pas, vers les lumières. Je regarde les clients des grands bars qui peuvent aller et venir librement, et pareil à l’enfant que je fus, j’ai comme une pénible impression à me dire que, de tous ces gens-là, je me dois coucher le premier. Est-ce pour eux seuls que Paris, chaque nuit, allume ses rampes aux feux laiteux, ses hautes réclames aux lettres bleues et roses, ses serpents électriques et distribue sur la chaussée, parmi les faux sourires des femmes, comme des tapis de soie ? De tous côtés, s’échappent des tambours, des airs de jazz errent par les rues, les traversent et remontant comme de blêmes façades, y font trembler et rayonner sur un rythme de shimmy les enseignes lumineuses.
Moment charmant ! Une griserie légère vous porte et vous inspire, vous guide sans hâte vers cette secrète et tendre fée du rêve qui, prisonnière des préjugés bourgeois, n’apparaît aux vivants que s’ils en prennent la peine, longtemps après qu’ils l’ont cherchée. C’est elle qui, par éclairs, vous jette ce coup d’œil fixe et vide d’une distraite inconnue. Elle, qui s’arrête et suit un autre passant que vous. Elle, qui méritait mieux ou pis. Est-ce que l’on sait ? Ne lui demandez point de vous répondre. Son charme cesserait aussitôt et vous l’entendriez, d’une voix rauque et brisée, vous dire en ricanant :
« Tu viens, chéri ? »
*
Ah ! qu’il est décevant, même ailleurs qu’en ces abris tièdes qui foisonnent dans Paris, de connaître les dessous du plaisir ! Rue Pigalle, il s’en faut garder. Leur apparence suffit. Elle seule. Ses fards. Ses parfums. Sa nuance. Son accent passager. Ici, sous le plafond crayeux d’un bar aux globes blancs, des nègres vous font penser aux débits louches des ports. Là, dans l’étroit boyau d’une impasse très célèbre, c’est une maison aux volets clos. Plus haut, vers le bassin et son timide jet d’eau, vers la place encombrée d’autobus, des cosaques de Tiflis aux redingotes d’un bleu si tendre qu’il a le ton, la mince et fragile épaisseur du pastel, vous montrent leurs longs poignards. Les vitres voilées des devantures, les bouquets de lumière, les bistrots à la buée molle sur les glaces, les entrées aux velours profonds composent un tel décor que les vieux pauvres aux musettes flasques, les marchands de journaux, les enfants lasses qui vendent des fleurs, s’en repaissent et, demandant l’heure aux agents, attendent qu’elle ne soit plus celle qu’ils s’étaient fixée.
A l’aube, quand les ampoules aux feux multicolores pâlissent, partout dans les débits règne un grand brouhaha. Des femmes peu prétentieuses vous racontent leurs ennuis. Elles sont comme de petites filles abandonnées qui, mêlant aux bruits de la fête la fatigue du métier, vous avouent qu’elles voudraient dormir. Certaines rêvent à leur homme qui, quelque part, dans une prison, compte les jours, loin d’elles. D’autres, mal embouchées, se disputent avec les copines. Aucune n’affiche plus le prix qu’elle croit valoir. Au contraire. Elles ont cet abandon si rare qui permet de les approcher et qui, par de soudains aspects, vous les révèle véritablement ce qu’elles sont.
*
L’une de ces « demoiselles » m’ayant permis, l’autre nuit, de lui offrir un verre, me déclarait :
« Donner mon argent à un type ? Passe la main. Y a rien d’fait. Il n’est pas encore né celui qui m’le prendra.
- Et pourquoi ?
- Parce que j’ai une gosse et que j’travaille pour elle. J’suis danseuse. Et alors… Oh ! mais non, que j’te dis… J’suis pas bonne, moi, pour les lâcher. Parole ! Y en aurait qui voudraient essayer, j’les y engagerais pas. Ils me trouveraient. »
Elle venait d’achever ce beau discours lorsqu’un affreux et funèbre gringalet dont la casquette, par élégance, était plate comme une crête, s’avança et, s’adressant à ma compagne :
« Madame, affirma-t-il, vous n’êtes qu’une dégueulasse.
- C’est possible ! répondit la fille.
- C’est certain, dit le jeune homme. »
Or, comme je lui touchais le coude et demandais : « Qu’est-ce que tu bois ? », il daigna s’asseoir et, d’une voix brève, commanda :
« Un café arrosé. »
Devant ce gentleman, la danseuse me parut perdre un peu de son aplomb. Elle baissait les yeux. Mais lui, m’ayant considéré, s’informa :
« Vous êtes avec madame ?
- Comme tu vois. »
Il haussa les épaules.
« Ben, t’sais, fit-il ensuite, question boulot, t’es mal tombé. Il y a pas plus tocard qu’elle… et contrariante… et sans idée…
- Quoi ? Quoi ? »
C’était « madame » qui, n’admettant pas qu’on parlât de la sorte à sa table, s’indignait.
« Attends », dit simplement notre aimable compagnon.
Il pressa le garçon de le servir, se fit verser à part le rhum qui devait arroser son café, puis, saisissant son verre, en jeta le contenu bouillant au visage de la malheureuse et ajouta :
« Maintenant, salut bien, madame. J’vous connais plus. Allez ! Disparaissez ! Quant à vos sous, tel que j’vous cause, moi, que j’suis pas beau, gardez-les. Ni monsieur (il me faisait l’honneur de me traiter en égal), ni soi-même, on n’est pas d’ceuss qui mangent de ce pain-là. Comprenez-vous ?
- Oh ! Alfred !
- Y a pas d’Alfred !
- Si ! Si ! protesta la danseuse qui se levant d’un bond et, tout en s’essuyant la figure, s’approcha de l’affreux gringalet. Ecoute-moi !
- J’écoute rien.
- Voyons, fit-elle. T’as pas ta tête à toi, Alfred ? Qu’est-ce qui t’a pris ? Te v’là bien avancé, à présent… Va falloir que j’te paye un nouveau café.
- Mais non, madame. »
Cependant, il faiblissait. Il ne savait pas résister à ce nouveau café que l’humble fille, debout, près de lui, offrait de si bon cœur… et petit à petit, je le voyais se défendre plus mollement quand il se ressaisit et, très calme, proposa :
« Alors, fais la bibise, d’abord. Ici… »
Il désignait sa joue.
- "Allons, répéta-t-il, la bibise. "
La fille se pencha, le mordit cruellement en silence, et lui, pour ne point laisser voir qu’elle lui avait fait mal, riait jaune, tandis que, magnanime, recevant son amie dans les bras, il m’expliquait :
- "C’est pas qu’j’y tienne. Seulement, une femme dressée… on ne peut rien y r’fuser. »
Francis Carco
Gérard Tritz - Les pigeons amoureux
LA DAME AUX OISEAUX
Je ne l’ai remarquée que lorsque la nuée, dans un bruit de branches froissées, a commencé à descendre. C’était une femme sans âge ni beauté, dépourvue même de l’attrait qu’à son insu exerce la misère ; plutôt commune que vraiment pauvre. Immobile, sur la place Saint-Sulpice, près de la fontaine, elle tirait de son sac d’ouvreuse un pain qu’elle émiettait aux pigeons.
Mon réflexe de pitié, qui fut le premier, se dissipa. Le monde, autour d’elle, s’atténuait, respectueusement faisait cercle. Je ne la voyais plus qu’à travers le filet d’argent dont les oiseaux tissaient les mailles, unissant le ciel et la terre.
Ils arrivaient par centaines, en tournoyant comme des pétales d’amandiers qu’un coup de vent poursuit, et… s’abattaient par rafales autour de l’inconnue, déjà lointaine et embellie.
Le tourbillon de fleurs grises semblait inviter l’automne à une fête de mai.
L’espace s’emplissait de souffles et d’étincelles bruyantes, et dans une grande effervescence de becs, de pattes, de queues en éventail, la gent picoreuse s’affairait aux pieds de sa bienfaitrice, comme si le bitume de Paris était redevenu une terre ensemencée.
Elle jetait toujours, usant de sa gibecière comme d’une lyre, dont ses doigts prodigues tiraient des sons et des chansons.
Certains s’en vont oublier dans le bal du samedi les fatigues de l’usine, d’autres s’étourdissent de vin ou, crispés sur le volant d’une voiture chapardée, dévorent l’espace, comme ils feraient d’une large tranche de pain. Chacun va ainsi se faire sacrer roi de quelque royaume, et sur la pointe des pieds, il en rejoint les fastes réguliers, et par eux se rappelle obstinément qu’il est né, quoi qu’en dise sa vie, pour être grand.
Celle-là avait trouvé son ivresse dans le ralliement emplumé. Sans doute le sort l’avait-il rebutée, mais non sans laisser près de son berceau deux ou trois pièces d’or, le pouvoir de répandre sur un quartier de Paris des frissons, des cris, des flammes, celui de rappeler du ciel assombri de novembre, des escadrilles de voilures légères et, enfin, le don d’écrire avec des mots simples, une grande épopée d’oiseaux et d’amour.
Ignorée des hommes, bénie par les bêtes, elle sortait de la vie obscure qu’elle menait à petits pas entre l’ouvroir et l’épicière, et s’en venait tous les jours, si l’on en juge à la familiarité avec laquelle les oiseaux grimpaient sur ses mains ou son épaule, servir la fête utile qui nous dit, contre les mensonges de la vie, et en des mots très doux, qui nous sommes. Toute âme, et la plus fourbue, entend au fond de soi de tels appels, et le rêve qu’à sa façon elle exauce est plus vrai que les injures quotidiennes.
Chez notre Orphée municipal, le choix de la méthode était deux fois heureux : les pigeons ne manquent jamais les rendez-vous, où ils se rendent avec une exactitude maniaque, et le symbole utilisé était confirmé par de puissantes références : sur lequel d’entre nous une colombe ne vient-elle murmurer tendrement que nous sommes des enfants bien-aimés ?
Janvier 1989
France Quéré - Le sel et le vent
Bayard Editions/Centurion
Urbain Huchet - Paris, Montmartre - La rue Lepic - Lithographie
Rue Lepic,
Dans le marché qui s'éveille,
Dès le premier soleil,
Sur les fruits et les fleurs,
Viennent danser les couleurs,
Rue Lepic.
Voitures de quatre saisons
Offrent tout à foison,
Tomates rouges, raisins verts,
Melons d'or et primevères,
Au public.
Et les cris des marchands
S'entremêlent en un chant,
Et le murmure des commères
Fait comme le bruit de la mer,
Rue Lepic.
Et ça grouille et ça vit,
Dans cette vieille rue de Paris,
Et ça chante et ça pleure
Et ça bat comme un coeur,
Rue Lepic.
Rue Lepic,
Y'a du bon populo
Qui se baguenaude au hasard,
Et des petits rigolos
Qui viennent faire le lézard,
Rue Lepic.
Et les jules qui ne font rien,
Ou qui n'en font pas trop,
Se reposent, dès le matin,
Aux terrasses des bistrots.
Et là-bas,
Deux amants, sans façon,
Se promènent tout contents,
Aux marchands de quatre saisons,
Ils achètent du printemps,
Rue Lepic.
Sous les yeux amusés
Des badauds qui se trouvent là,
Ils échangent des baisers
Dans un bouquet de lilas,
Rue Lepic.
Rue Lepic,
Il y a des cabots
Et des gosses à Poulbot,
Aux frimousses vermeilles,
Qui se prélassent au soleil.
Mais surtout,
Il y a une belle fille,
Aussi belle que l'été,
Elle marche en espadrilles
Et rit en liberté,
Rue Lepic.
Et la rue est toute fière
De son beau regard clair
Et de sa belle santé,
Elle qui l'a enfantée.
Et toujours,
La fille, avec amour,
A sa rue dit bonjour,
Et la rue extasiée
La regarde passer.
Et la rue
Monte monte toujours
Vers Montmartre, là-haut,
Vers ses moulins si beaux,
Ses moulins tout là-haut,
Rue Lepic.
Pierre Jacob
Musique : Michel Emer
Interprétation : Yves Montand