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Date de création : 24.01.2011
Dernière mise à jour : 22.05.2013
546articles


Une escapade dans l'univers de F. Sagan

FRANCOISE SAGAN - AVEC MON MEILLEUR SOUVENIR

Publié le 30/03/2012 à 11:43 par escapadeautomnale
FRANCOISE SAGAN - AVEC MON MEILLEUR SOUVENIR

 

 

 

FRANCOISE SAGAN

Avec mon meilleur souvenir

Le nouveau Sagan ** est d’une richesse inouïe et d’une qualité d’écriture qui en fait une œuvre. Dans ce livre unique, l’auteur nous parle de ce qui lui est cher, de son rêve, de sa rêverie, de New York et de Tennessee Williams. Pour Sagan, Tennessee Williams est peut-être le plus grand écrivain de l’Amérique contemporaine. Elle n’en apporte aucune preuve mais, de la manière dont elle le dit, sa conviction commande, et nous acceptons de lui donner raison sur ce point.

Ses pages sur le jeu qu’elle a beaucoup pratiqué m’ont intéressé au plus haut point moi qui, jamais, n’ai risqué si peu que ce soit de mon âme sur le tapis vert.

Cependant, les chapitres les plus fascinants de l’ouvrage sont consacrés à ses lectures et à ses amours avec Sartre.

Sagan - honni soit qui mal y pense - a vraiment aimé le vieux Sartre, l’augure aveugle, l’écrivain mutilé dans son art par l’impossibilité physique d'y ajouter.  Elle aussi tient "Les mots"pour un chef-d’œuvre et regrette comme moi, comme nous tous, que la cécité ait empêché l’auteur de pénétrer plus encore dans sa nuit.

Cette amitié, cette complicité entre Sartre et Sagan, est bien émouvante et c’est tout ému qu’on sort de ces pages-là.

Je ne savais pas Sagan si passionnément folle de l’écriture. Je la croyais soulevée par le jeu, la vitesse, les amis, la nouba. Cependant, il y a ici les aveux de la femme qui se revoit adolescente et qui ne se renie dans aucune de ses aventures. Ce qu’elle écrit de Rimbaud et très remarquable et, en deux pages, elle m’a redonné le goût de Proust quand les spécialistes m’en avaient éloigné en vingt volumes. C’est ainsi.

24 avril 1984 - Charles Le Quintrec - Les lumières du soir - Journal - Albin Michel

** Avec mon meilleur souvenir

CETTE COUSINE D'AMERIQUE

Publié le 29/02/2012 à 12:45 par escapadeautomnale
CETTE COUSINE D'AMERIQUE

Françoise Sagan

 

CETTE COUSINE D’AMERIQUE

Je l’ai longtemps pensé, je l’ai même déjà écrit**, on ne sait par parler de Françoise Sagan, de ses livres, de ses pièces de théâtre ; qu’il y avait une gêne aussi bien du lecteur que de la critique. On pouffe, on est dédaigneux, on est gauche ou alors c’est l’extase : « Si jeune, tant de dons, cet instinct si sûr pour démêler dans le cœur humain les fils de la passion et de l’ennui. » Tantôt on l’a comparée à Racine, Mozart, Constant, tantôt à Delly. Les raisons de ce désarroi ne manquent pas. Le grand public n’aime par ces succès fous dont il est la cause. Il veut bien des vedettes, il veut bien être subjugué (ce sont les moyens d’information qui créent en lui ce besoin), mais, dans le même temps, il souhaiterait pouvoir dominer et détruire à l’occasion ce qu’il a l’impression d’avoir créé : « Tu me tiens, ma petite, par la barbichette, mais moi je te tiens par le menton. »

Il se délecte d’apprendre que Françoise Sagan va changer sa Jaguar contre une Bristol, qu’elle divorce et qu’elle se remarie, qu’elle a un superbe poney, mais il se demande avec une certaine aigreur si ces deux cents pages qu’il vient de lire en toute hâte méritent de supporter un tel train de vie. Bref, le grand public adopte la mentalité « cochon de payant ». Ce qui l’intéresse chez Sagan c’est la vedette, il est furieux qu'elle en soit une. Lorsqu’il la lit, il se dit que, si elle n’était pas Sagan, on ne la lirait pas, et il oublie de dire que, s’il la lit, c’est parce qu’elle est Sagan.

De quoi vous rendre fou

La critique, à son tour, est déboussolée. Elle se demande ce qu’elle a fait au bon Dieu pour qu’il lui arrive une tuile pareille, cette cousine d’Amérique. Si on ne peut plus s’amuser, si on ne peut plus faire son métier ! Elle avait salué, il y a dix ans, les débuts prometteurs d’une jeune fille douée. Après cette salve, rien n’arrivait en général : une carrière que l’on choie, que l’on gourmande, que l’on cultive avec amour. Bien sûr, la critique est xénophobe, mas des écrivains nouveaux, il en faut un de temps à autre, non ? Quand on accouche d’un petit Sollers et que l’on baptise Brigitte Bardot, une sauvageonne qui connaît la musique, il y a de quoi vous rendre fou.

Les commentaires qu’a suscités Bonheur, Impair et Passe (titre détestable qui évoque en ma mémoire « Amour, Délices et Orgues », de Jean-Marc Sauvageon qui, avec « Les J3 » de Roger Ferdinand, fit les belles soirées du public sous-alimenté de la Libération) illustrent ce que je viens d’avancer : Françoise Sagan est la plus grande actrice de notre littérature contemporaine. Lorsqu’on en a besoin pour jouer un écrivain disparu, elle est de première.

A parcourir les articles de la critique, on s’aperçoit que Sagan est tour à tour Labiche, Musset, Marivaux, Tourgueniev, Porto-Riche ou rien du tout. Que son premier acte ne valait pas cher mais que, Dieu merci, il y avait quelques minutes à la fin du second qui sauvaient tout : quelque chose de vrai, de senti. Que le premier acte était drolatique, ingénieux, cocasse, mais que le second était pompier et que cette fin gâchait tout.

Gautier avait-il raison de s’enchanter de La Robe mauve de Valentine et de trouver nul Bonheur, Impair et Passe ou bien fallait-il croire Poirot-Delpech qui avait le goût contraire ? Sagan était-elle une écolière maladroite dont la vertu résidait dans le naturel ou bien l’héritière rouée du théâtre des boulevards ?

Je vous vois venir, vous comptez sur moi pour éclairer votre lanterne ; pour écarter les ronces du mensonge et retrouver le chemin effacé du vrai. Je vous dois un aveu, cela va faire bientôt dix ans que je suis un ami de Françoise Sagan, et, comme disent les honnêtes gens, mon jugement ne sera pas objectif. C’est une amitié bizarre, plus faite de longs blancs, de brouilles et de méfiances silencieuses que d’embrassades, comme si nous remettions à une autre vie, à une vie meilleure, le soin de nous rencontrer plus souvent et de nous complimenter.

Que dire des acteurs ? Qu’il fallait qu’ils soient rudement bons pour jouer des rôles pour lesquels ils étaient aussi peu faits. Je trouve Daniel Gélin, que j’aime beaucoup et qui a si peu l’air d’un tueur jaloux, ébouriffant de ressources pour en avoir le rôle et la voix. Que l’on est contente de revoir au théâtre Juliette Gréco, si pareille à elle-même, avec sa voix grave et son beau visage. Cette Juliette Gréco que j’aurais désignée comme la vedette qui aurait le mieux incarné l’actricedans un film américain à la gloire des lionnes du théâtre. Que Trintignant est certainement le jeune homme à la Musset puisque toute la critique théâtrale à ses trousses l’a reconnu comme tel ; que le charmant gazouillis d’Alice Cocéa a ses raisons puisqu’il l’a rendue célèbre. Quant à Michel de Ré, je n’en dirai rien, car le soir de la générale, à l’entracte, plusieurs personnes m’ont montré du doigt en prétendant que j’avais son physique et sa voix.

Maintenant il s’agirait de parler de la pièce. Je ne vous la résumerai pas. C’est l’avantage d’arriver bon dernier : même en Lozère, un vieux Match qui traîne en attendant de servir à allumer le feu vous a conté les aventures d’Angora et du prince. On a toujours tendance à dire que, depuis Bonjour tristesseet Château en Suède, les romans ou les pièces de théâtre de Françoise Sagan, ce n’était plus ça. On est injuste. Françoise Sagan, c’est un peu la Mademoiselle Chanel de notre littérature. On aime ou on n’aime pas ces petits tailleurs tout simples, ces pulls, cette élégance négligée. La Suède est remplacée par la Russie, mais la griffe reste la même.

Je laisse la parole à mon vieux maître Gustave Lanson dans son Histoire de la littérature : « Ses comédies se déroulent dans une société idéale, dans le pays du rêve. Ce sont de délicates hypothèses sur l’âme humaine qu’elle explique avec une étonnante sûreté. Dans des conditions artificielles, dans un cadre irréel, elle place un élément naturel, un sentiment vrai, dont elle nous oblige à découvrir l’essence et les propriétés par des réactions caractéristiques… Ces données ne représentent rien, ou pas grand-chose de réel. Mais ces données serviront à mettre en lumière des sentiments de l’âme humaine, des effets de mécanique et de chimie morale, qu’on aurait beaucoup plus de pleine à observer dans les conditions fortuites et communes de la vie. »

N’est-ce pas, ce que dit Lanson des pièces de Marivaux s’applique assez bien à celles de Sagan ? Chez Marivaux et Sagan, ce sont les sentiments qui s’avancent à pas feutrés. On croirait assister à cette forme de poker où l’on peut augmenter la mise au fur et à mesure que les cartes sont dévoilées. Bien entendu, Marivaux est supérieur à Sagan, mais c’est qu’elle ne travaille pas. Tout ce qu’elle fait est déjà si acheté, commenté, dépiauté avant même qu’elle ne l’ait écrit qu’il faudrait un miracle pour qu’elle ne se néglige pas. Comme elle ne peut pas écrire sans qu’on l’insulte ou qu’on la flagorne, elle a pris goût à cette absence de jugement qui flatte sa paresse.

Une bauge artificielle

Françoise Sagan ressemble à cette Chine dont nous entretenait jadis Simone de Beauvoir : quelque chose de pas fixé, qu’on ne peut pas encore définir. Elle est plongée dans un petit bourbier de relations et de manies sur lesquelles elle s’arc-boute. Elle vit et elle écrit sur cette bauge artificielle qui s’appelle café-society et qui va des Rothschild à des mannequins en passant par les limonadiers, les copains journalistes, les présidents du Conseil, la presse Lazareff, les cinéastes, monde immonde et charmant où chacun cherche dans l’autre le reflet de son importance. On ne se quitte pas de peur d’être jugé ou, pis encore, d’être oublié. Cette frêle petite personne imbibée d’alcool, de libertinage désuet (du moins si j’en crois la presse du cœur), a ceci d’admirable que, malgré ses huit livres, ses deux mariages, ses millions dépensés, les jeux ne sont pas faits. Comme si cette couche de paresse l’avait protégée.

Chardonne me disait un jour : «Si une vie c’est court, une carrière d’écrivain, c’est rudement long. » Ceux qui ont commencé à écrire à vingt ans et pour qui la littérature n’a pas été une longue patience ont bien du mal à imaginer, à inventer la suite, les travaux et les jours. Ils pensent que les morts brèves ne sont pas faites pour les chiens : suicide, alcoolisme, accidents de voiture. Les exemples illustres dont la littérature est truffée sont de mols oreillers quand viennent la nuit et le doute.

Sagan, tel l'Hercule de Xénophon, est à la croisée des chemins : vivre le plus longtemps possible sur son capital littéraire – il n’y a que les guerres pour changer la liste des célébrités. Ou bien s’amuser à relancer les jeux.

Depuis dix ans Sagan est du côté de la bonne littérature. C’est un stage très raisonnable. Entrez.

France-Observateur, 30 janvier 1964

Bernard Franck

** Cf. La Nef (octobre 1957) : « Le phénomène Sagan »

 

N.B. - La chronique, "Cette cousine d'Amérique", signée Bernard Franck, figure dans le livre "En soixantaine" publié chez Julliard.

 

 

LE MANOIR DU BREUIL

Publié le 19/01/2012 à 15:15 par escapadeautomnale
LE MANOIR DU BREUIL

Le manoir du Breuil

 

 

FRANCOISE SAGAN

 

Le manoir du Breuil est une des deux ou trois préfectures de mon existence.

Quand vous êtes arrivé à Pont-l’Evêque, ne prenez pas la route de Deauville, mais celle de Honfleur. A quatre kilomètres de cette petite ville qui passe pour charmante avec son vieux port, sa Commanderie, et qui l’est sans doute, vous tournez subitement à gauche. Si j’étais un guide honnête ou malicieux, j’esquisserais un de ces croquis dont Stendhal dans sa Vie d’Henry Brulard aime à parsemer ses souvenirs. Mais vous savez comme sont les reines et leurs fous, tout en adorant que l’on parle d’eux, ils ne tiennent pas à ce que l’on laisse des papiers gras, des mégots sur leur pelouse. L’allée qui mène au manoir est d’ailleurs, avec sa double rangée d’ormes, superbe. Presque trop belle pour la maison. Ce qui nous fait dire, chaque année, et lorsqu’il y a des oreilles nouvelles, que certainement, il y a très longtemps, à la place de cette bâtisse quelque peu délabrée, comme  écailléepar l'âge,  il devait y avoir un château. Je ne sais pourquoi, c’est Jacques Chazot qui tient tant à cette idée. C'est  lui aussi qui a découvert dans les  Souvenirs de Sacha Guitry que ce manoir avait appartenu à son père, le fameux Lucien. Autant dire que tous les amuseurs de la fin du siècle dernier ont dormi là. Ces horribles hommes de théâtre, ces horribles poètes, ces misérables romanciers : Capus, Catulle-Mendès, Franc-Nohain, Duvernois, le Goncourt qui n’est pas mort jeune et fou. Pour sauver les lieux, Tristan Bernard et Jules Renard. Et Flaubert, pourquoi pas ? Nous agitons ces noms devant les yeux émerveillés de journalistes, avec un contentement proche de la béatitude.

C’est comme si de ce shaker allait sortir en 1965 un chef-d’œuvre, sans que nous eussions un mot à écrire. Où Sacha Guitry galèje - puissance de l’imagination enfantine -, c’est lorsqu’il parle du confort du Breuil, de ses nombreuses salles de bains, chose rare à l’époque. En fait, le 1er juillet 1959, en cette nuit fameuse où Françoise Sagan, accompagnée de sa fidèle et blonde amie d’enfance, Véronique Campion, et de moi qui fermais la marche, entra pour la première fois dans ce manoir seulement éclairé par une bougie que tenait à l’étage un octogénaire colérique et arménien, vêtu d’une chemise de nuit à l’ancienne, colérique de nature et rendu plus colérique que nature parce qu’il l’attendait pour l’inventaire de la maison à dix-neuf heures pile et qu’il était déjà deux heures du matin, je ne découvris, à l’aide d’une boîte d’allumettes, qu’une vétuste et profonde baignoire Napoléon III largement évasée, qui fait encore mes délices, car je peux m’y ébrouer tout à mon aise alors que de jeunes personnes aux hanches étroites risqueraient de s’y noyer**.

Cet Arménien si chaud lapin - d’après Madame Marc - avait ravagé pendant plus de quarante ans les campagnes environnantes si propices à ses desseins et même aujourd’hui, disait-elle… Ce successeur de Lucien Guitry, ce petit homme sec, et si fort en gueule, la nuit de notre arrivée, devint notre terreur l’année suivante. Notre amie s’étant décidée à l’unanimité à acheter cette maison, quand il voulut savoir pour un oui ou pour un non, et quel que fût le temps, si nous tenions à garder et à acheter cette glace biseautée, cette lampe incomparable, cet ignoble fauteuil, ces bronzes. Il nous forçait à nous cacher à huit ou dix dans la même chambre ou, toujours pour l’éviter, à passer d’une pièce à l’autre comme dans les meilleurs ou les plus détestables vaudevilles. Seuls les travaux destinés à faire venir l’eau de la ville au manoir, qui transformèrent, un temps, allées et prairies en tranchées, eurent raison de lui et de ses offres. Quelques jours encore, on le vit trébucher d’un boyau à l’autre, la valise à la main, un mouchoir rose sale couvrant son petit crâne nu, se relever en grognant d’incompréhensibles injures sous nos regards hébétés. Une bonne âme le transporta à la gare la plus proche, le déposa, immobile, sur une banquette en bois ; on ne le revit plus, sans doute à jamais perdu dans cette vaste Normandie si riche en trains départementaux qui s’arrêtent en pleine campagne. Cet hommage serait incomplet si je ne signalais que c’est à lui que le Breuil doit l'ajout sur ses derrières d’une immense pièce convexe avec terrasse en béton. J’aime bien ces pièces qui défigurent l’extérieur des maisons, suscitant les commentaires amusés du visiteur et où, finalement, on peut installer un ping-pong : ce qui fut fait.

Longtemps, je me suis demandé pourquoi Françoise Sagan avait choisi la Normandie, elle qui, d’après les journaux qui, pour une fois, coïncidaient avec ses propres commentaires, n’aimait, à l’exception d’un Paris domestiqué, que le soleil, les longues étendues, ces pauses profondes coupées de diableries nocturnes. Ce dont je me souviens, c’est de cette sorte de conférence de presse qu’elle me tint de retour de Gassin où nous avions bu, à la Pentecôte, un nombre incalculable de dry, et où il était dit que la Côte, l’été, ça n’était plus tenable. D’ailleurs le Midi avait toujours été néfaste pour ma santé. Elle avait trouvé une maison superbe en Normandie. Tout ce que tu aimes. Le confort. Des couloirs. Une ribambelle de chambres avec de vieux meubles. Des arbres. Des prairies douces pour le cœur. Des pluies-miracles, produits de beauté, comme issues des laboratoires d’Elizabeth Arden. Des haras. Des chevaux tranquilles. C’en était assez des shorts, des Vachonneries en tout genre. Nous nous enrubannerions désormais de Rothschild, de smokings, de longues robes du soir. Et puis, entre chien et loup, nous marcherions en suivant les allées cavalières qui dominent la mer, la vraie mer. Ah ! Le beau rêve. Aussitôt que le manoir du Breuil fut à elle, Françoise Sagan connut les joies et les déceptions que suscite la révolution dans un pays sous-développé : bonds en avant, pauses, désagrégation, autocritique, on liquide, second souffle. On ne veut rien sacrifier. Que tout arrive en même temps, la beauté, le confort, le nécessaire. La peinture et l’eau à gogo. La moquette et le mazout. Les antiquaires et la lampe de chevet. L’exquis champagne du matin et les quatre heures de travail par jour, le casino la nuit entière et les studieuses lectures.

L’ennui, c’est qu’en Normandie moquette et peinture fourmillent. En un rien de temps, vous êtes à Paris. Un Paris que vont bientôt ravager les chiens, les bottes, les conduites d’eau récentes. Les paisibles cigales, qui, l’été, se félicitaient si fort d’avoir si vite mis à la porte l’odieuse nature, vont découvrir l’hiver venu une maison dévastée par ce tremblement de terre qu’est l’installation du mazout. A peine la terre s’est-elle refermée que c’est le ciel qui menace. Le toit se meurt. Le toit n’est plus. Des chambres du second étage une eau rouillée dégouline. Adieu moquettes, adieu peintures. On découvre avec stupeur le prix d’un toit. C’est la fin du champagne. C’est à ce moment-là que l’on commence à comprendre les contradictions économiques de certains pays. La compassion s’empare de notre âme pour cette chère Russie avec ses spoutniks de première et son impossibilité d’obtenir une récolte de blé convenable.

Maintenant tout semble apaisé. L’esprit du manoir se laisse définir. L’amour est proscrit. Et les vives conversations littéraires. Et les autres. On accepte les cœurs blessés, les bourses vides. On nourrit les uns. On console les autres. Mais on n’aime pas les insistants. Ici, il ne vous arrivera rien, mais taisez-vous. Tant de belles dames et de beaux jeunes hommes ont défilé que tout se confond. Il y a des crises mais sur des points qui ne comptent pas. On a voulu refaire l’enfance. Pas la refaire, qu’elle dure. Et sans se faire remarquer. Voler aux bourgeois leur mode de vie sans les problèmes qui les préoccupent tant : la vie par exemple. Et l’argent. Les personnes qui viennent encore, je ne sais plus si on les considère comme bien réelles. Le sourire du chat, l’ombre de son sourire, les accueille. Elles sont vouées aux mots ou à l’oubli.

Vogue, année de La Chamade, 1965

 

Bernard Franck

** Elle n’existe plus (1996)

 

N.B. - Cette chronique, signée Bernard Franck, figure dans le livre "En soixantaine", publié chez Julliard

 

 


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