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merci rolland et escapadeautomn ale, pour ces délicieux souvenirs,
en particulier pour saturnin, le canard
Par Sémonide d'Amorgos, le 23.05.2013
ricet barrier c'était la voix de saturnin.le canard....
Par Rolland++Bosc, le 23.05.2013
ah ! oui, rolland... ricet barrier, je me souviens de la servante du château ! peut-être la publierai-je proch
Par escapadeautomnale, le 22.05.2013
a cette epoque je travaillais au brumell à toulouse
la pianiste fé fanon s'appelait darsy
j.dulac , g.che
Par Rolland++Bosc, le 22.05.2013
voilà les amis de maurice fanon réunis autour de son écharpe inoubliable...
merci, rolland, d'avoir laissé
Par escapadeautomnale, le 21.05.2013
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Date de création : 24.01.2011
Dernière mise à jour :
22.05.2013
546articles
Je me souviens de la luminosité de ce jour d’automne, de l’allée des marronniers, du vieux brocanteur achevant d’installer son étal. Parmi une multitude de bibelots d’un autre temps, un objet, scintillant, attira mon attention.
Il s’agissait d’un petit miroir à main Louis XVI, finement ciselé, doré, fascinant par sa simplicité. Au dos, une écriture penchée, difficilement lisible, indiquait probablement le nom de sa propriétaire : « Guite de Baguelin ».
Le brocanteur me raconta l’histoire de ce petit miroir.
« Cet objet appartenait à une jeune femme de la bonne société, dont l’époux faisait fortune dans la culture, le tissage et le commerce du chanvre. Ses toiles, destinées à la confection de voiles de marine, étaient utilisées en Angleterre, en Inde, au-delà de l’Atlantique. Tandis que le marquis parcourait le monde, sa délicieuse épouse végétait, avec quelque domestique, dans une vaste demeure calfeutrée au fond d’un sombre parc.
Un soir que les chats-huants entonnaient leurs chants désespérés, la belle aux cheveux méchés de paille, aux yeux de calcédoine bleue, au visage à la Modigliani, se contempla dans son miroir. Celui-ci refléta l’image d’une inconnue au regard énigmatique souligné de khôl, à la chevelure de Shéhérazade s’échappant d’un vaporeux foulard carmin. Guite, effrayée, posa l’objet et se précipita à la fenêtre. Un épais brouillard enveloppait doucement la nuit.
Le lendemain, au premier cri mystérieux de la hulotte, Guite ne put s’empêcher de consulter son petit miroir. Les arabesques d’un tissu carmin évoquant un ailleurs surgirent, une fois encore, dans la glace. Qui était cette étrangère ? Par quelle magie son portrait se reflétait-il ? Sans obtenir le moindre soupçon de réponse à ses interrogations, l’esseulée prit cependant un plaisir certain à retrouver en secret, par miroir interposé, celle qu’elle appela « l’inconnue des nuits de solitude ».
La veille de la saint Martin, munie de son carnet à dessin, elle se dirigea vers les remparts de la haute ville dans le but d’esquisser une humble chapelle. Devant leurs masures, les tricoteuses, actionnant sans répit de longues aiguilles en bois, s’étonnèrent de la voir passer, légère, dans les ruelles escarpées, obscures, que seule la misère égayait. A l’entrée de la chapelle blanchie à la chaux, au toit recouvert de lichen, une femme, ressemblant étrangement à l’inconnue des nuits de solitude, tendait une sébile. Guite de Baguelin y déposa le petit miroir à main.
Nul ne la revit ».
Changeant de ton, le vieux brocanteur me demanda si j’étais intéressée par cette pièce d’orfèvrerie. Acquiesçant et sans marchander, je libellai un chèque du montant sollicité. En guise de remerciement, l’homme murmura : « Les objets ont une âme. Certains portent bonheur, d’autres sont maléfiques. Oh ! Si tous pouvaient parler. »
A peine arrivée au bout de l’allée des marronniers, je consultai, inquiète, le petite miroir Louis XVI.
Automnale
Photographie Ghislain Simard
Muriel était une petite fille vive, rieuse, avec des cheveux et des yeux couleur charbon. Elle s’intéressait aux garçons. Ce qui n’était pas mon cas. Pour ma défense, je dois préciser que j’avais deux ans de moins qu’elle.
Nous habitions rue de Montbazon. Nous n’avons d’ailleurs jamais su pourquoi cette rue s’appelait ainsi puisqu’elle ne conduisait pas à Montbazon. Nous ignorions même, alors, où se trouvait, sur la carte de France, cette localité. Cette rue commerçante était située à deux pas du centre historique, du fleuve, des pompes funèbres et de la place du marché.
Je n’avais pas cinq ans lorsque Muriel m’emmena, pour la toute première fois, à l’école. Mes parents, pris par leur commerce de pianos à bretelles, ne pouvaient m’accompagner. Telle une grande sœur, fière de sa mission, Muriel me tenait fort la main ce matin incertain de septembre. Maman, à l’entrée de la boutique, pleurait.
La vie de Muriel n’avait pas bien commencé. Sa mère était décédée relativement peu de temps après l’accouchement. Monsieur Desmarais, le père de Muriel, se montrait incapable de s’occuper d’un bébé. Fort heureusement, rue de Montbazon, vivait une jeune femme, certes un peu laide, certes pas trop intelligente, mais bien brave et cherchant à se marier. L’affaire fut vite expédiée. Du jour au lendemain, Muriel eut une belle-mère. J’ai toujours entendu mon amie l’appeler « Mona ».
Monsieur Desmarais possédait le physique d’un rêveur, d’un chercheur, d’un personnage un peu lunaire. Du premier janvier au trente et un décembre, il était vêtu d’une longue blouse grise. Un gris plutôt anthracite. Au-dessus de son oreille droite, décollée, se nichait en permanence un tournevis. - « Un bon commerçant a toujours ses outils », nous faisait-il observer, goguenard.
Il tenait un commerce de vieux gramophones et de boîtes à musique. En vérité, il ne mettait quasiment jamais les pieds dans le magasin. Ses femmes se chargeaient de la clientèle, de la comptabilité, des commandes. En effet, Monsieur Desmarais avait deux femmes : Mona, épousée à la va-vite, et Gaby, irremplaçable employée à la taille de guêpe, toujours impeccablement coiffée, le sourire aux lèvres. Cette Mona s’y connaissait autant dans le fonctionnement des phonographes Pathé, des cylindres de bakélite, des cornets, des saphirs, que dans l’art des caresses et des baisers. La bigamie, en quelque sorte, de ce savant homme, gérant plutôt bien que mal les complications inhérentes à cette situation, était un secret de polichinelle.
L’atelier du père de Muriel ressemblait à un véritable capharnaüm. En plus de ses compétences en enregistrements sonores et mouvements musicaux mécaniques, monsieur Desmarais était réputé pour son talent de réparateurs d’objets hétéroclites allant des moulins à café aux électrophones Teppaz, des coucous suisses aux automates. Et, comme si cela ne suffisait pas, il élevait des capucins tricolores, des inséparables d’Abyssinie, des veuves de paradis. Il collectionnait, en outre, les papillons. C’est dire si Muriel et moi-même en connaissions un rayon en bimbeloterie, quincaillerie, ornithologie et, surtout, en géographie. Si nous avions des lacunes quant aux chefs-lieux des départements français, nous n’ignorions pas que le sphinx du laurier rose papillonnait en Europe méridionale, le grand porte-queue en Asie tempérée et la livrée dissuasive à tête de chouette en Colombie.
Au quatrième chant du coucou, une bonne odeur de pain grillé et de chocolat chaud s’infiltrait dans l’atelier. Mona et Gaby, en se regardant comme chat et chien, préparaient le goûter. Nous nous réunissions autour de la longue table de la salle à manger. Parfois, la récréation se prolongeait.
Un jeudi, Monsieur Desmarais sortit malicieusement, d’une poche de sa blouse grise, un somptueux stylo à encre. Gaby, contemplant avec nous ce bijou estimable, riait car elle savait pertinemment qu’il s’agissait d’un stylo de pacotille, à bout de souffle, inutilisable, non rechargeable, dont la plume grinçante, écartelée, écrasait les pattes de mouches et les jolies calligraphies. En ce temps-là, il y avait, dans la cour, des cabinets d’aisances à la turque. Le père de Muriel s’isola un moment. Il remplit le stylo d’une matière innommable, indescriptible, malodorante, le fit briller de tous ses feux et alla le placer, bien en évidence, sur le trottoir, juste devant la vitrine du magasin. Dissimulés dans l’arrière-boutique, il convenait d’attendre, sans broncher, le passage du premier, ou de la première, imbécile venu. Ce fut un imbécile qui, apercevant cet objet rutilant tombé du ciel, ce miroir aux alouettes, se précipita, se baissa et dévissa, précautionneusement, le capuchon. Devant la mimique de dépit, de dégoût, des rires, venant de l’arrière-boutique, crépitèrent.
Une semaine après cette farce, d’un goût plus ou moins douteux, un magnifique euvanessa antiopa,tout juste arrivé d’Amérique du Nord, disparut de la collection. Monsieur Desmarais, fin limier, supputa qu’il s’agissait d’une vengeance du nigaud au stylo. De son côté, Mona, l’épouse légitime, lança sournoisement l’hypothèse que cette sainte nitouche de Gaby n’était certainement pas étrangère à ce forfait. Gaby, pour sa part, subodora qu’il devait s’agir d’un méfait de l’énergumène du trente-six.
Au numéro trente-six de la rue de Montbazon vivait un original donnant toujours l’impression d’avoir fait un mauvais coup. Il écrivait des romans policiers et, dans ce but, partait en vacances tout l’été. Oh ! Il n’allait pas très loin. Propriétaire d’un autre appartement, au trente-sept, il lui suffisait, pour arriver à sa villégiature, de traverser la rue. Pour tout bagage, il emmenait, avec lui, un pommier d’amour qu’il posait sur le rebord extérieur d'une de ses fenêtres. A la Saint-Maurice, il retraversait la rue, avec son pommier d’amour, et reprenait ses quartiers d’hiver.
Lorsque nous en avions assez d’entendre sans cesse parler de la disparition du papillon, nous allions jouer dehors. Dans cette sorte de cour des miracles, il se passait toujours quelque chose. Le lundi, les femmes mettaient de l’animation en faisant la lessive dans d’immenses cuves d’eau bouillonnante. C’est fou comme il y avait du linge à laver. Le mardi, nous guettions le passage de la marchande de peaux de lapins. Nous l’entendions de loin répéter, toujours sur la même intonation, son éternelle chanson : « Peaux de lapins, peaux ! ». Lorsqu’elle arrivait sous le porche, avec son vieux vélo, ses vieux journaux et ses vieilles peaux, nous nous précipitions pour l’embrasser. Elle était si sale !
Mais surtout, dans cette cour, il y avait une ribambelle d’enfants. Avec Baptiste, spécialiste en piqûres, nous jouions au docteur. Lors de ses interventions, sa sœur pleurait toutes les larmes de son corps. Leur mère l’admonestait fermement : - « Ne sois pas stupide. Il n’y a que toi qui pleures ». Jusqu’au jour où l’on s’aperçut que la patiente saignait abondamment car le garnement piquait réellement, avec un canif bien acéré, dans la partie la plus moelleuse de l’anatomie de sa sœur.
Dans le fond de la cour, à l’ombre de noyers centenaires, monsieur et madame Longuet dirigeaient une fabrique de chaussures exhalant d’agréables senteurs de cuir neuf. Parfois, madame Longuet m’emmenait dans sa maison. Et là, cérémonieusement, sur la pointe des pieds, elle allait chercher, dans un mystérieux buffet, une boîte de longuets, ces petits pains dorés, longs, minces et croustillants. Déjà, par crainte du ridicule, je n’osais poser la moindre question. Et pourtant ! Comment était-ce possible que madame Longuet puisse m’offrir précisément des longuets ?
Ces gens charmants avaient trois fils aux yeux de noisettes très sauvages. Dès qu’il me voyait, le cadet devenait hilare. Tel était le signe indicateur de l’intérêt que me portait mon premier soupirant. Devrais-je passer sous silence l’idée saugrenue de Muriel qui, un après-midi brumeux, voulut m’initier à des jeux interdits ? La règle consistait à se déshabiller, puis à s’embrasser. Ma prestation fut tellement lamentable que mon amie haussa les épaules. Dans ce domaine, elle ne put rien obtenir de moi.
Mais la vie, à l’image du fleuve, suit son cours. Mes parents cédèrent leur fonds de commerce et nous quittâmes la rue de Montbazon, la magie des bulles de savon, la farandole des ballons, pour d’autres horizons. Je me fis de nouveaux amis, connus diverses émotions, respirai des parfums différents, mais jamais n’oubliai Muriel.
A la dernière saison des chrysanthèmes, je suis passée dans la vieille rue de mon enfance. Il existe toujours, au numéro vingt-cinq, un commerce de pianos à bretelles. Un peu plus loin, j’ai cru reconnaître, sortant d’une petite boîte à musique, l’âme tendre et cristalline de « La valse des fleurs » de Tchaïkovsky. Comme si elle m’attendait, Muriel rêvassait devant le porche ouvrant sur la cour des miracles. Je fus frappée par son étrange ressemblance avec la marchande de peaux de lapins d’antan. Elle m’apprit le récent départ, dans un autre monde, de Mona. - « Tu sais ce que nous avons retrouvé dans ses affaires ? L’euvanessa eutiopa ».
Pour ne pas être en reste, j’ai raconté à Muriel que je résidais à Montbazon, une agréable localité sur les bords de l’Indre. Nous nous sommes ainsi quittées.
Automnale
Maridji - Le clown bleu - Huile sur bois
http://maridji.skyrock.com/4.html
A la floraison des tournesols, les vacanciers, blancs comme le sel du paludier, arrivent avec de grands parasols, des rabanes, chapeaux de paille, bouées à têtes de canards, parfois une guitare. Les plus nombreux s'éparpillent à l'abri des pins, d'autres occupent, sur le front de mer, les quelques chambres de l'hôtel "Le grand large", d'autres encore prennent possession de petites maisons basses aux tuiles ocrées.
L'océan à perte de vue, la blondeur des dunes solitaires, le parfum suave des immortelles, les garennes bohèmes, les piquants chardons bleus des sables, un air de liberté sur les oyats, de sensualité sur les mimosas, le décor est planté. La saison peut commencer.
L'accorte boulangère propose ses brioches à la fleur d'oranger, le patron du bazar vante ses espadrilles aux semelles de corde véritable, et le sémillant marchand de glaces parcourt l'immense plage, bordée d'écume, en reluquant les seins, en forme de poires ou de pamplemousses, des estivantes. Le soir, lorsque le soleil plonge ses filets d'or dans les flots, les touristes, savourant une barbe à papa ou une gaufre nappée de crème chantilly, flânent sur la corniche.
L'été ne serait pas tout à fait réussi si le neuf août, jour de la saint Amour, le cirque des Lézards n'arrivait dans le village avec ses saltimbanques et ses animaux, toujours les mêmes. Un colleur d'affiches court, de la rue du Marais à l'allée des Etiers, de la plage de la Salicorne à celle des naturistes, pour annoncer le programme des festivités. Sur un air de flamenco, passe la caravane composée de quatre lamas ingrats, d'un vieux canasson, d'un ouistiti décortiquant des cacahuètes, d'un magicien avec sa colombe, d'un inquiétant charmeur de serpents. Antonio, le clown aux yeux de jade, ferme la marche.
En dépit de bien des aléas, de frissons sur les moissons, de la disparition des papillons, de la poussière des chemins faisant fi des pauvres baladins, Antonio ne manque jamais le rendez-vous de la saint Amour. Avec sa clarinette, son nez rouge, ses pieds palmés, son accent catalan, il fait le bonheur des petits et des grands. Mais aujourd'hui, derrière sa façade de pitre, comme le petit clown est triste !
Son égérie, son étoile, son unique raison de vivre, la tendre et délicieuse trapéziste qui le faisait tenir debout, pour qui il calligraphiait des lettres d'amour, des sonnets flamboyant de désir, est partie, après un ultime sourire, lors d'une ultime voltige. Les coquelicots ont tressailli sous la pluie. L'altostratus a déchiré les arcs-en-ciel, éteint les lumières des phares. Les grêlons ont déchiqueté les lampions du bal. Et le vent, désespéré, s'est mis à hurler sur les rémiges des ailes des oiseaux mazoutés.
Pourtant, ce soir encore, Antonio est présent. Chancelant mais présent. Il n'ignore pas que les enfants de la colonie des Hirondelles ont déjà rejoint le chapiteau installé sur le parking des dunes. Mais il est las, tellement las de jouer un rôle de composition, tellement las de son nez rouge factice, de son pantalon de bouffon, des contraintes, des faux-semblants ! Las de tenter de rester debout, tout simplement.
Pour la toute dernière fois, il lance, d'une voix fragile, son habituelle formule : "Bonsoir, les petits enfants ! Vous allez bien ?". Pour la toute dernière fois, il souffle, dans sa clarinette, un succès de Sidney Bechet. Dans son interprétation, il met toute son âme de clown, son infini tristesse, son désespoir, son amour incommensurable pour sa petite fleur partie, sans lui tenir la main, au paradis des trapézistes, des artistes.
Le coeur d'Antonio saigne. De grosses larmes coulent de ses yeux de jade. Avant de quitter la piste, il trouve encore la force de faire sa révérence. Les spectateurs rient, applaudissent, applaudissent.
Nul ne réalise que, seul derrière le rideau rouge, le petit clown va s'écrouler.
Le lendemain, il ne reprendra pas, avec les lamas ingrats, la route des saltinbanques. D'ailleurs, ce village, par sa simplicité, son authenticité, lui convient. Il se débarrassera, au profit d'une maison de charme avec des volets bleus, de sa roulotte bringuebalante. Et sur un vieux piano de bastringue, ou sur sa clarinette, il composera des sonates, des mélodies, des chansons. Toutes évoqueront le flux des sentiments, la poésie de l'estran, la vie des éphémères, l'ombre et la lumière.
Et lorsqu'il tiendra un peu mieux debout, le patron du bazar lui fourguera une paire d'espadrilles aux semelles de corde véritable ! Alors, une nuit de pleine lune, pour se rapprocher du firmament, il marchera au-delà des dunes. Il sait que, parmi les myriades d'étoiles, il en existe une qui scintille spécialement pour lui.
Automnale
Sidney Bechet - Petite fleur
Personne ne connaissait la raison pour laquelle Larissa était arrivée dans le village. C’était alors une toute jeune fille, belle comme une madone, douce comme la mousse des bois. C’est l’oiselier de la rue du Bateau Ivre qui, sortant ses cages de canaris, de bengalis, de rossignols du Japon, de grenadiers, l’avait remarquée. Elle contemplait Georges, l’ara bleu subjugué. C’est d’ailleurs le silence inhabituel du psittacidé qui avait attiré l’attention de l’oiselier. Ce dernier avait-il besoin, ce jour-là, d’aide pour étiqueter les sacs de grains, les biscuits vitaminés, les branches de millet ? Toujours est-il que, quelques saisons des amours plus tard, Larissa était toujours là. On la voyait rêvassant derrière la caisse enregistreuse de la boutique ou errant au bord du canal. Elle aimait la poésie des péniches fleuries glissant au fil de l’eau. Lorsque l’éclusière tardait, les mariniers se faisaient alors un plaisir de jouer, en l’honneur de la belle aux cheveux pain d’épices, un petit air d’harmonica ou d’accordéon. D’autres, sautant sur la berge, offraient à Larissa un bouquet de marguerites ou de menthe sauvage, un trèfle à quatre feuilles, un mot parfois, simplement calligraphié sur un galet blanc. Ainsi passait la vie au rythme des péniches, des mariniers et du bon vouloir d’une éclusière.
« Prends ton destin en main, petite », conseillait la vieille marchande de peaux de lapins à qui Larissa se confiait. En effet, il existe toujours, dans les villages, une marchande de peaux de lapins plutôt sale, aux doigts noueux, ramassant, ici et là, des brassées de bois verts. Celle-ci, un peu pythonisse, un peu sorcière, répondant à l’étrange prénom de Ficelle, connaissait toutes les plantes aphrodisiaques, tous les philtres magiques, mais, surtout, elle attachait une importance considérable à la liberté. Même si l’oiselier apprivoisait Larissa exactement de la façon dont il s’approchait de ses serins du Mozambique, même s’il l’appelait de tous les noms d’oiseaux les plus exotiques, Ficelle ne comprenait pas que l’on puisse garder en cage des êtres vivants avides de déployer leurs ailes dans le vaste monde. - « Larissa, tu ne peux rester avec un geôlier de la liberté », déclarait-elle haut et fort.
Il faut bien l’admettre, la jeune femme s’ennuyait un peu chez l’oiselier. Bien sûr, elle appréciait les oiseaux, leurs couleurs, leurs chants. Bien sûr, à leur contact, elle apprenait la géographie, les forêts d’hévéas, les jungles, les coutumes de Panama, de Java, de Sumatra. Et puis, il y avait Georges, l’ara bleu aux ailes facétieuses, qui la dévorait de ses yeux jaunes acidulés et lui tenait compagnie. Mais justement, d’une voix un peu trop aigue, perchée, guère musicale, il imitait l’oiselier, du matin au soir, répétant en boucle : « Ma colombe, embrasse-moi ». Lorsqu’elle en avait assez d’entendre toujours la même incantation, la même intonation, elle descendait la rue du Bateau Ivre jusqu’à l’échoppe « La turlutte ».
Jérôme, le patron de « La turlutte », follement épris de la belle Larissa, vendait des hameçons, des cannes à pêche, du petit plomb, des cuillers, des mouches, même des asticots. Il excellait pour comparer l’art de l’amour à l’art de la pêche. - « Tu ne sais jamais quel poisson tu vas attirer dans ton filet », plaisantait-il. A la floraison des lilas, il emmenait Larissa dans une pimpante barque verte, dont il repeignait plus souvent que nécessaire, en lettres dorées, le nom : « Valparaiso ». Tandis qu’il choisissait ses leurres les plus efficaces, agitait son moulinet, buvait une gorgée de la bouteille de muscadet qu’il sortait de sa musette, Larissa rêvait en effleurant les nénuphars en pleurs, en observant la fragilité des demoiselles aussi bleues que Georges. Naturellement, les mauvaises langues prétendaient avoir vu les tourtereaux allongés sur la berge. Même que le Jérôme, qui s’y connaissait mieux que quiconque en appâts, profitait de la peau d’abricot et de la douceur des noix de coco de Larissa. Etait-ce cela le bonheur ?
« Mais non, ma belle », assurait la marchande de peaux de lapins. - « Tu ne peux tout de même pas t’amouracher d’un énergumène utilisant des leurres, des attrape-nigauds, faisant, ainsi, fi de la vérité ». En longeant le chemin de halage la ramenant vers Georges et l’oiselier, la jeune femme pensait qu’il était bien difficile de trouver la liberté et la vérité.
Heureusement, il restait la beauté. Comme il était joli le village avec sa petite église au carillon cristallin, ses pierres patinées par les caresses du soleil, le vieux lavoir ! Plus d’un peintre du dimanche l’avait immortalisé, avec ses péniches fleurant bon le géranium. Et les mariniers ! Où allaient-ils ? Pourquoi revenaient-ils ? Les propos de Ficelle trottaient, cependant, dans la tête de Larissa. Un matin que l’oiselier soignait délicatement les rémiges d’un inséparable masqué, elle murmura : « Veuillez me pardonner, mais je pars. J’emporte juste une cage en rotin, vide, en souvenir de Georges ». Elle disparut avec sa cage.
La première péniche fut la bonne. Le batelier, navré de la voir partir, la quitta à l’écluse « L’escale mystérieuse ». Elle se dirigea vers la grande ville dont elle apercevait, au loin, les fumées d’usines pactisant avec les nuages. Le chauffeur d’une camionnette grise l’interpella. - « Où voulez-vous aller ? », demanda-t-il en roulant des yeux de bille. Il convient de penser qu’elle appréciait les yeux de bille puisqu’elle se retrouva sur le sofa kitch de l’inconnu qui, poliment, se présenta. Il dirigeait une modeste entreprise de boules neigeuses, ces petites sphères que l’on secoue, juste pour le plaisir de voir tomber la neige. Hasard ou coïncidence ? La poudreuse tombait sur un ara bleu turquoise.
C’est ainsi que Larissa s’installa à la périphérie de cette ville dépourvue de charme, où la neige tombait, sans discontinuer, sur un ara factice prisonnier d’une boule de verre. A l’arrivée du solstice d’hiver, elle écrivit à Ficelle qui, par retour, lui répondit ceci : « N’oublie jamais que la beauté est l’âme du rêve. Si tu ne veux pas voir mourir ton rêve, évite d’emprisonner son âme, même dans une boule neigeuse ». En post-scriptum, elle ajoutait : « L’oiselier a enterré Georges au bord du canal ».
Automnale
Constantin Kluge (1912 - 2003)
Depuis quand n’avait-il pas chanté, le matin, sous la douche ?
Avant de quitter la chambre, il dépose, sur ses épaules, le pull, marine et blanc, qu’elle préfère. Il sait qu’il reviendra, un peu plus tard, dans cette chambre avec vue sur le jardin d’hiver. D’excellente humeur, il remet la clef à la réception de l’hôtel.
La journée s’annonce féerique. Il regarde le ciel prometteur, le soleil éclatant, la luminosité presque irréelle. Et il marche, heureux. Tout lui semble possible. La rue Saint-Louis-en-L’Ile se prépare tranquillement, se maquille pour l’accueillir, elle. Les échoppes s’ouvrent, telles des fenêtres mystérieuses. Il passe devant « Le monde des chimères » où il a dîné, la veille, d’huîtres de pleine mer et de jambon de San Daniele. A l’occasion d’un autre séjour, il lui fera découvrir ce petit restaurant étoilé.
Le cœur léger, Franck va à son rendez-vous, traverse le pont, vaste, où souffle un agréable soupçon de vent du large. Le fleuve, majestueux, invite à la rêverie au long cours. Les bateaux-mouches, les péniches paressent, les mariniers musardent.
Il pénètre dans le square, paradis des pigeons. Le printemps propose ses flacons de lilas, ses fioles de seringas et, sous un antique réverbère, un banc semble attendre les amoureux de Peynet. Tandis que des cristaux d’orfèvrerie s’éparpillent sur la vie, il croise un groupe de Japonais profondément hypnotisés par leur guide.
Auprès du parvis de Notre-Dame, un artiste-peintre de talent expose ses aquarelles immortalisant la poésie des bouquinistes, des quais de Seine, du marché aux oiseaux, du pont Mirabeau. Il apprécie tout.
La magistrale et accueillante cathédrale, avec ses tours de fausses jumelles, ses gargouilles d’où surgissent le rire d’Esméralda, l’âme de Victor Hugo, le fascine.
C’est alors que leurs yeux se croisent. L’espace d’un battement de cœur, d’un tremblement de cil, leur destin se gomme ou se dessine. Après l’avoir embrassée, ému, il la regarde, la regarde.
-« A quoi as-tu pensé dans le métro ? », demande-t-il en lui prenant le bras. - « A rien, à rien », répond-t-elle.
Décidément, à chaque fois qu’il la retrouve à Paris, il la trouve moins jolie. Cette ville ne lui convient pas. Ses cheveux d’algue brune sont moins soignés que d’habitude. Mais elle était si belle, si émouvante, la première fois en Touraine. Derrière ses lunettes, il devine cependant son regard aussi fou, aussi troublant.
- « Ne me regarde pas comme cela. Ne me regarde pas comme cela », répète-t-elle.
Devant le chevalet de l’aquarelliste, la magnificence de Notre-Dame, la patine des pierres chargées d’Histoire, elle ne s’extasie pas. Du reste, elle se moque bien de la peinture à l’eau, des gargouilles et de Quasimodo !
- « Enlève tes lunettes de soleil », quémande-t-il tendrement. Avec lui, elle passe son temps à ôter et remettre ses lunettes de soleil.
Respire-t-elle la fragrance des seringas, l’effluve des lilas ? Il lui propose de s’asseoir, un moment, sur le banc des amoureux. Ils sont là tous les deux, si proches l’un de l’autre, ou si éloignés, dans ce jardin inondé de soleil. Lorsqu’elle allume une cigarette, il s’inquiète.
- « Si je fume, c’est que je suis bien », explique-t-elle.
- « Supposons qu’un magicien puisse, immédiatement, satisfaire un de tes désirs. Lequel choisirais-tu ? ».
- « Un voyage à Prague, avec mes enfants. »
Il tente d’oublier cette possibilité de voyage en Bohême.
Sarah farfouille dans son sac, prend une autre cigarette, puis une pastille de menthe, puis une gomme à mâcher. Et, enfin, enfin, elle s’intéresse à quelque chose, à quelqu’un ! A un vieux pigeon, laid, ébouriffé, trottinant, devant eux, cahin-caha.
- « Toi qui connais les oiseaux, peux-tu me dire s’il s’agit d’un mâle ou d’une femelle ? ». Il l’ignore, mais se souvient des pigeons d’Arles et de cette autre femme qui, elle, ne se préoccupait guère des ramiers.
Il lui avoue son envie de l’embrasser, là, en plein soleil.
Après qu’ils aient quitté le square, Franck montre à Sarah le fleuve grandiose, les péniches fleuries, les bateliers joyeux. Elle n’en a cure ! Il insiste, vainement, sur la luminosité fantasmagorique.
Il se contente alors de déclarer doucement qu’il lui en faut quand même beaucoup pour l’émerveiller.
Sur le pont Saint-Louis, il l’invite à se retourner. Reste-t-elle figée devant des cheminées d’usines, un pylône électrique ? Et pourtant, que l’île de la Cité, dans ses habits de grand apparat, resplendit !
A-t-elle décidé de l’attrister ?
En jetant un œil vers « Le monde des chimères », il se garde bien d’évoquer les huîtres regorgeant d’Atlantique. Persuadé, à l’évidence, qu’elle ne se comporte pas normalement, une dernière fois, il l’interroge :
- « Tu as des problèmes, Sarah ? Il y a quelque chose qui ne va pas ? ».
-« Je n’ai rien, voyons ! Tu te fais des idées. »
Il sait bien que c’est inexact. Il ne comprend pas.
Est-ce vraiment une journée féerique ?
Ils arrivent dans la cour intérieure de l’hôtel de charme. A la réception, Franck récupère la clef de la chambre avec vue sur le jardin d’hiver.
Elle enlève ses lunettes de soleil.
Automnale